SEPTIÈME ÉPISODE

Chères amies, Chers amis,
 

Nous voudrions dédier ce 7éme musico-virus au docteur Gérard Muller et ses collègues, membres du personnel soignant de la région de Nice à qui nous sommes très heureux de donner des occasions d’évasion.

Ces occasions, Brigitte Méra nous les offre en nous laissant parcourir des textes de Jean Giono et écouter les compositeurs qu’il appréciait beaucoup. Elle nous amène ainsi en musique dans une Provence séductrice. Celle que Giono nous fait aimer avec un brin de nostalgie. Son roman « un Hussard Sur le Toit » campe un homme très courageux engagé à soigner les victimes d’une épidémie de choléra qui ravageait la région. Ce livre nous rappelle ce que nous vivons actuellement et ces « hussards » de la santé à qui nous rendons hommage.

Pour finir arrêtons-nous sur un des choix musicaux de Brigitte : la cantate « Jésus que ma joie demeure » de Bach dont les paroles nous remplissent d’espoir :
 
« Dans l’espoir puis la lumière.
Et ma force vient de sa grandeur
 Il guérit toutes les blessures
A ton nom, à tout jamais
 Jésus que ma joie demeure »

Le mode d’emploi est très simple. Brigitte et Catherine Courvoisier, pianiste qui a interprété ces œuvres à l’occasion d’un concertini au Mourre ont sélectionné 12 extraits de livres et de musiques. Vous pouvez tout lire et écouter d’une traite ou choisir un passage en ayant pris la peine de cliquer sur le lien recommandé. L’effet est garanti. Que votre joie demeure !


Renato Sorgato, Patrick Canac

Cliquez sur les textes soulignés et écoutez...

GIONO au-delà des mots


VIE
Jean Giono naît à Manosque le 30 mars 1895 et meurt en cette même ville le 9 octobre 1970. Il se qualifie lui-même de « voyageur immobile » bien que ses talents de conteur aient une portée universelle. Né d’un père cordonnier carbonaro piémontais et d’une mère repasseuse et à moitié provençale, il est fils unique. Autodidacte, il  ne connait de la musique que les fanfares du village qui viennent jouer des airs d’opéra. Il ne la découvre qu’à l’âge de 30 ans et c’est un véritable éblouissement.
 
 LES COMPOSITEURS PRÉFÉRÉS DE JEAN GIONO
 
Darius MILHAUD
« La musique m’aide à composer … elle me propose des architectures littéraires » écrit J. Giono dans Sur la musique, Symphonie pour Bataille dans la montagne, fugue pour le Poids du ciel … Si son écriture peut être qualifiée de musicale, c’est moins au niveau du style que pour ses recherches novatrices en matière d’architecture romanesque, de tempo narratif, et de distribution des voix. Avec Darius Milhaud, son ami, apparaît l’art de l’ellipse, la polyphonie. L’unité d’intrigue disparait au profit des points de vue narratifs radicalement incompatibles cf. Les Âmes fortes, Un roi sans divertissement.
 
Ludwig van BEETHOVEN
Source de jouissance, de passion et de force de délivrance, la musique ce Beethoven fait écho par son énergie ample et grave aux odes à la joie qui parsèment les textes de Giono : Le Chant du monde, Triomphe de la vie, Les Vraies Richesses ? Ces chants d’allégresse ambigus sont cependant trop romantiques, moins variés aux yeux de l’écrivain.
 
Wolfgang Amadeus MOZART
Giono admire MOZART et le situe au sommet de l’art. Il est d’ailleurs omniprésent dans l’œuvre. Son exemple coïncide avec les engagements pacifistes, la recherche de l’ampleur et de l’harmonie comique.
Il y a comme un besoin de Mozart toujours renouvelé dans le langage du cœur, dans le timbre de la diction, dans la construction du texte.
Ainsi dans Le Hussard sur le toit comme dans Angelo, on peut reconnaître la construction ternaire d’un concerto, deux mouvements rapides de part et d’autre d’un adagio central.
 
Jean-Sébastien BACH
Émerveillé par les structures mathématiques de BACH, Giono voit dans sa musique une construction d’échafaudages, les éléments d’une architecture non construite que l’écrivain doit construire.
La musique de BACH a offert à GIONO des modèles et des schèmes qui ont stimulé son imagination et orienté son travail de composition : tempo, fugue, contrepoint, balancement chromatique lui permettant de transcender les variations affectives et de créer un univers sonore.
 
 
 
SOMMAIRE DES EXTRAITS DES ŒUVRES DE JEAN GIONO
 
 1 LE MONT VENTOUX. Extrait de « La Haute Provence », Marianne, 23 août 1933
 2 L’AUTOMNE. Extrait de « Un roi sans divertissement »
 3 NOTRE VIN. Extrait de « Les récits de la demi-brigade » 
 4 LES ÂMES FORTES. Extrait de « Les Âmes fortes »
 5 LE HUSSARD SUR LE TOIT. Extrait de « Le Hussard sur le toit »  
 6 TRIOMPHE DE LA VIE. Extrait de « Triomphe de la vie » 
7 LE POIDS DU CIEL – II. LES GRANDEURS LIBRES. Extrait de « Le poids du ciel – II. Les grandeurs libres » 
8 LE CHANT DU MONDE. Extrait de « Le chant du monde » de Jean Giono
9 QUE MA JOIE DEMEURE. Extrait de « Que ma joie demeure » 
10 JEAN LE BLEU. Extrait de « Jean le Bleu »
11 L’HOMME QUI PLANTAIT DES ARBRES. Extrait de « L’Homme qui plantait des arbres » 
12 REGAIN. Extrait de « Regain », Deuxième partie 
 
 
EXTRAITS DES ŒUVRES DE JEAN GIONO 
 
 1 LE MONT VENTOUX
CES JOURS PASSÉS, nous avons fait avec Martel les paisibles routes bordées de beautés. Tout le plateau est en houle large autour du village. A l’Est, le Ventoux, couché comme un lion, souffle son haleine de glace, et, devant lui, le long troupeau des collines galope en bombant le dos. Martel connaît l’heure et l’endroit, la place exacte où l’on doit mettre ses pieds pour avoir devant soi, s’élançant sur les plans harmoniques, la grande fête des couleurs et des formes. Nous avons monté le chemin du vieux moulin. Puis il m’a dit :

  • Encore quelques mètres, retournons-nous. C’est là. C’était là.

A la hauteur de nos lèvres, les blés de plomb moirés de vent coulaient vers les fonds. Derrière, un vide bleu respirait avec un halètement d’arbres, puis la terre se relevait, feutrée d’une étrange laine d’herbe, jusqu’à des bois de pins largement étendus sans arrêt d’un bord de l’horizon à l’autre. Derrière les pins, un autre vide terriblement vaste et d’où montait sans arrêt le jaillissement d’énormes oiseaux, et, loin là-bas, portant le ciel sur son échine de bête couchée, le Ventoux avec tous ses muscles et le gonflement de ses os de granit. C’était là et, deux mètres plus loin, ce n’était plus là. Autre chose : le col du Négron et ses dartres de villages morts, le camp de la source, le puits perdu, la forêt de châtaigniers, la barre de Saint-Christol … Nous avons fait tout le jour le lent pèlerinage. La terre, sans merci, entassait autour de nous de fantastiques beautés. Nous sommes retournés en portant une bonne tristesse calme…
Extrait de « La Haute Provence », Marianne, 23 août 1933
Darius MILHAUD : Pastorale

 
2 L’AUTOMNE
C’est là que l’automne commence.
C’est instantané. Est-ce qu’il y a eu une sorte de mot d’ordre donné hier soir, pendant que vous tourniez le dos au ciel pour faire votre soupe ? Ce matin, comme vous ouvrez l’œil, vous voyez mon frêne qui s’est planté une aigrette de plumes de perroquet jaune d’or sur le crâne. Le temps de vous occuper du café et de ramasser tout ce qui traîne quand on couche dehors et il ne s’agit déjà plus d’aigrette, mais de tout un casque fait des plumes les plus rares : des roses, des grises, des rouilles. Puis, ce sont des buffleteries, des fourragères, des épaulettes, des devantiers, des cuirasses qu’il se pend et qu’il se plaque partout ; et tout ça st fait de ce que le monde a de plus rutilant et de plus vermeil. Enfin, le voilà dans ses armures et fanfreluches complètes de prêtre-guerrier qui frottaille de petites crécelles de bois sec.
M 312 n’est pas en reste. Lui, ces sont des aumusses qu’il se met ; des soutanes de miel, des jupons d’évêques, des étoles couvertes de blasons et de rois de cartes. Les mélèzes se couvrent de capuchons et de limousines en peaux de marmottes, les érables se guêtrent de houseaux rouges, enfilent des pantalons de zouaves, s’enveloppent de capes de bourreaux, se coiffent du béret des Borgia. Le temps de les voir faire et déjà les prairies à chamois bleuissent de colchiques. Quand, en retournant, vous arrivez au-dessus du col La Croix, c’est d’abord pour vous trouver en face du premier coucher de soleil de la saison : du bariolage barbare des murs ; puis, vous voyez en bas cette conque d’herbe qui n’était que de foin lorsque vous êtes passé, il y a deux ou trois jours, devenue maintenant cratère de bronze autour duquel montent la garde les Indiens, les Aztèques, les pétrisseurs de sang, les batteurs d’or, les mineurs d’ocre, les papes, les cardinaux, les évêques, les chevaliers de la forêt ; entremêlant les tiares, les bonnets, les casques, les jupes, les chairs peintes, les pans brodés, les feuillages d’automne, des frênes, des hêtres, des érables, des amélanchiers, des ormes, des rouvres, des bouleaux, des trembles, des sycomores, des mélèzes et des sapins dont le vert-noir exalte toutes les autres couleurs.
Chaque soir, désormais, les murailles du ciel seront peintes avec ces enduits qui facilitent l’acceptation de la cruauté et délivrent les sacrificateurs de tout remords. L’Ouest, badigeonné de pourpre, saigne sur des rochers qui sont incontestablement bien plus beaux sanglants que ce qu’ils étaient d’ordinaire rose satiné ou du bel azur commun dont les peignaient les soirs d’été, à l’heure où Vénus était douce comme un grain d’orge. Un blême vert, un violet, des taches de soufre et parfois même une poignée de plâtre là où la lumière est la plus intense, cependant que sur les trois autres murailles s’entassent les blocs compacts d’une nuit, non plus lisse et luisante, mais louche et agglomérée en d’inquiétantes constructions : tels sont les sujets de méditation proposées par les fresques du monastère des montagnes. Les arbres font bruire inlassablement dans l’ombre de petites crécelles de bois sec.
Extrait de « Un roi sans divertissement », Jean Giono
Darius MILHAUD : Le Printemps (Books 1 and 2)

 
 3 NOTRE VIN
Nous sommes trop haut pour avoir des vignes. Et cependant nous en avons. Nous devons en avoir à peu près six mille pieds. Tout le monde en possède un peu. Qui en a cent, qui en a vingt, qui cinquante, qui deux cents. Alexandre en avait trois cents. Il aurait pu en avoir plus si les uns et les autres nous avions consenti à lui vendre nos parcelles. Il n’aurait pas demandé mieux que de s’étendre là comme il s’était étendu partout. Mais nous tenons à nos vignes comme à la prunelle de nos yeux. Le torrent que nous appelons l’Ébron a creusé profondément la terre sous le village de Prébois. C’est sur ce flanc en pente raide et qui regarde le couchant que sont plantés nos minuscules vignobles. Nous avons tous un morceau de cette terre qui semble bénie. Nous avons tous eu, à un moment ou à un autre, un ancêtre qui a acheté là un carré et qui a planté nos vignes. On ne peut pas en planter une seule ailleurs. Nous sommes quatre villages qui avons nos vignes là.
Suivant les années, nous faisons cent ou deux cents litres de vin blanc et rouge, pour nous-mêmes. Une certaine partie de ce vin, trente ou quarante litres, nous le transformons en semoustat ou en vin grec, que nous mettrons en bouteilles avec des étiquettes portant le nom du vin et le chiffre de l’année. Ces bouteilles sont placées sur de la paille dans la cave. Elles sont destinées à être bues à l’occasion de mariages, naissances, morts, ou même à certaines rencontres d’amis. A l’époque de ce que nous appelons, nous, les « vendanges » (qui n’ont rien de commun avec ce qu’on appelle les vendanges dans les vrais pays à vin), la mère Martel, de l’épicerie, commande un millier d’étiquettes et quelquefois elle en manque. Alors elle se fait attraper.
Il y en a parmi nous qui ont des secrets de famille pour faire une certaine sorte de vin : avec des herbes ou avec du caramel, ou en faisant tourner la bouteille d’un quart de tour par jour, pendant un mois, ou avec des préparations encore beaucoup plus secrètes. De mémoire d’homme on ne connait personne dans les quatre villages qui ait vendu ou donné un secret de vin. Si quelqu’un le faisait, il passerait pour un imbécile. Tu peux en boire tant que tu veux ; on t’invite. Il faudrait être bien malheureux ou bien salaud pour qu’une fois ou l’autre tu ne participes pas aux réjouissances d’un mariage ou d’un baptême, ou bien pour que tu n’aies pas à accomplir ton devoir près du lit de quelqu’un qui meurt. Tu peux en boire. Tu dois même dire : « C’est fameux, dis donc ! Comment as-tu fait ça ? » C’est la politesse. Et on te répond : « Moi, je ne sais pas, c’est la femme qui l’a fait. » Et elle répond : « Ah oui, ça, c’est moi. » Un point c’est tout.
En dehors de ces préparations où il fait être artiste, il y a le vin ordinaire. Le nôtre est de couleur assez claire (je parle d’abord du rouge). Tout en restant d’un rouge coquelicot, on y voit à travers. Sa limpidité vient du froid. Nos vendanges, en raison même des hauteurs où nous habitons, se font dans les derniers jours de septembre, même parfois octobre. Quand il fait beau, loin dans la saison nous laissons nos raisins le plus longtemps possible au soleil. Mais, de toute façon, les froids ne sont pas loin. Déjà, souvent, il y a une petite pointe de gel vers l’aube. C’est ce froid qui donne sa limpidité à notre vin. Mettez la bouteille entre vous et la lampe, et ce que vous voyez vous étonne. Il est rare que vous ne siffliez pas, ou même parfois, vous poussez un cri, et vous faites tourner la bouteille pour regarder dans tous les sens. Il y a alors dans ce vin comme de la soie rouge. Quand vous en vous en versez, il n’est pas comme les autres vins qui coulent ; il bondit dans notre verre et il est plein de poussières dorées qui montent et qui descendent. Maintenant pour un gosier étranger – je veux dire qui n’est pas exactement d’ici – on ne peut vraiment pas prétendre que ce vin soit bon.
On nous l’a dit mille et mille fois. On nous dit : « Comment pouvez-vous boire ça ? » Comment ? Mais nous ne nous forçons pas ; au contraire, il fait nous forcer pour nous arrêter d’en boire. Nous aimons qu’il soit âpre et vert, et qu’il racle la gorge et même, pour certains, qu’il fasse venir les larmes aux yeux.
Extrait de « Les récits de la demi-brigade » de Jean Giono
Darius MILHAUD : Printemps (2d cahier) op.66
 
 
4 LES ÂMES FORTES
« Thérèse était une âme forte. Elle ne tirait pas sa force de la vertu : la raison ne lui servait de rien : elle ne savait même pas ce que c’était ; clairvoyante, elle l’était, mais pour le rêve ; pas pour la réalité. Ce qui faisait la force de son âme c’est qu’elle avait, une fois pour toutes, trouvé une marche à suivre. Séduite par une passion, elle avait fait des plans si larges qu’ils occupaient tout l’espace de la réalité ; elle pouvait se tenir dans ces plans qu’elle que soit la passion commandante ; et même sans passion du tout. La vérité ne comptait pas. Rien ne comptait que d’être la plus forte et de jouir de la libre pratique de sa souveraineté. Être terre à terre était pour elle une aventure plus riche que l’aventure céleste pour d’autres. Elle se satisfaisait d’illusions comme un héros. Il n’y avait pas de défaite possible. C’est pourquoi elle avait le teint clair, les traits reposés, la chair glaciale mais joyeuse, le sommeil profond.
« Pour lutter contre le petit bois il y avait encore autre chose : c’était un magnifique orchestrion. On l’appelait l’engin. Il frappait fortement l’imagination. C’était un homme, plus grand que nature, une sorte de géant en bois et en toile. Si par malheur tu touchais ses bras, sous le drap de la veste, tu sentais des ressorts, des mécaniques, et tu en avais pour dix minutes de réflexions à te faire dresser les cheveux sur la tête. Ses yeux étaient en verre bleu, sa bouche en bois ; il était coiffé d’un vrai chapeau de feutre légèrement cascadeur. Il tenait un accordéon entre ses bras ; avec ses pieds il actionnait des cymbales et la mailloche de la grosse caisse. Tout ça, au repos était déjà impressionnant. Mais, sur l’emplacement du cœur il avait une plaque fendue. Tu glissais un sou dans la fente et il s’animait. C’était peu dire. Il tournait la tête, il roulait des yeux en billes de loto, il claquait de la bouche, il brassait son accordéon, il tapait du pied : il te vomissait une valse-toupie, une polka, une mazurka, une scottisch et un quadrille.
« “ Dites donc, dit Rampal, si je mettais un sou dans l’engin, qu’est-ce que vous en diriez ? – Je dirais que vous vous y connaissez ”, répondit Thérèse. Ils dansèrent donc tous les deux une valse. Thérèse dansait fort bien. Il était trois heures de l’après-midi. Le soleil entrait à flots dans la cantine. Les glaces étincelaient mais dans leur éclat de lumière, Thérèse pouvait se voir, toute menue, fanfreluchée, frisée au petit fer et emprisonnée dans les bras de l’ours. Elle se dit : “ Tout s’organise mais il souffle comme un phoque. Il faudra le prendre un peu plus doux. Et puis, décidément, je n’aime pas l’odeur de la sueur. Ne mettons pas la charrue avant les bœufs. ”
Extrait de « Les Âmes fortes » de Jean Giono
L. V. BEETHOVEN : Thème et variations  (extraits) sur un thème de Diabelli - op. 120

 
 
5 LE HUSSARD SUR LE TOIT
C’était le matin étouffant ; de craie ; d’huile blanche bouillante.
La peau de tuiles de la ville commençait déjà d’exalter un air sirupeux. Des viscosités de chaleur accrochées à toutes les arêtes noyaient les formes dans des toisons irisées de fils de la vierge. Le grincement incessant de milliers d’hirondelles fouettait l’immobilité torride  d’une grêle de poivre. D’épaisses colonnes de mouches fumaient comme de la poussière de charbon de la crevasse des rues. Leur bourdon continu établissait une sorte de désert sonore.
Le jour, cependant, plaçait les choses avec plus d’exactitude que la nuit. Les détails, visibles, ordonnaient une réalité différente. La rotonde de l’église était octogonale et ressemblait à une grande tente dressée sur du sable roux. Elle était entourée d’arcs-boutants sur lesquels les vieilles pluies avaient peint de longues trainées vertes. Le ressac des toitures s’était aplati sous l’uniforme lumière blanche ; à peine si un léger filetage d’ombre indiquait les différences de niveau d’un toit à l’autre. Ce qui, au sein de la nuit, paraissait être des tours était simplement des maisons plus hautes que les autres, dont cinq ou six mètres de murs sans lucarnes ni fenêtres dépassaient le niveau des autres toits. A part le clocher à la cage de fer qui, un peu à gauche, dressait un corps carré à trois étages percés d’arches, il y avait encore, là-bas au large, un autre clocher plus petit à toit plat, surmonté d’une pique et, à l’autre bout de la ville, une construction éminente chapeautée d’un énorme bulbe en ferronnerie. Malgré leur aplatissement sous la lumière, les toits jouaient autour des faîtages, des chéneaux, des génoises, des lisières de rues, de cours intérieures, de jardins qui soufflaient l’écume grise de feuillages pleins de poussières, déclenchaient des marches, des paliers et des ressauts contre de petites murettes de pierre d’un blanc éblouissant ou autour de certains pignons qui haussaient des triangles. Mais la boursouflure et le pianotement de toute  cette marqueterie décollée, au lieu d’être solidement indiqués par des ombres, ne l’étaient que par des variations infinies de blancs et de gris aveuglants.
Extrait de « Le Hussard sur le toit » de Jean Giono
W. A. MOZART : Sonate en do Maj.  - K 330 - Allegro moderato
 
 
6 TRIOMPHE DE LA VIE
Bénis les temps qui ont contenu Mozart ! Même pour les hommes qui ne le connaissaient pas ; ils devaient avoir autre chose à respirer que ce que nous respirons puisque l’air de cette époque était capable de contenir Mozart. Autour de la route terrestre sur laquelle le météore de musique se déplaçait devaient se répandre des sortes d’essence, des ondes comme en ébranle le doigt du vent sur l’eau. Peut-on seulement imaginer combien d’âmes ont été réjouies d’un parfum, d’un frisson, d’un lointain claquement d’ailes qui venaient du kursaal de quelque ville au nom imprononçable perdue au milieu des forêts, des montagnes, des torrents, des archevêques, des ducs et des princes, dans l’extraordinaire largeur d’un pays sans chemin de fer, ni autos, ni autobus, ni ballons, ni aéroplanes. Le transport de la joie, si on le confie au messager naturel, c’est une foudre qui le fait et tout le monde, au même moment frappé, chante hosanna. Dans tous les plus petits coins perdus, dans les fermes, les hameaux, les villages, les villes, le long des routes, au coin des bois, sur les jetées des ports de mer, dans les chalets des pâturages tout était perceptible. Je ne veux pas dire que tous les hommes connaissaient Mozart (je ne suis pas si bête) ni qu’ils avaient tous plus ou moins dans la tête un air ou même une note de Mozart et que c’était là leur joie. Elle aurait été alors bien fragile (vous voyez comme la joie est énorme, le génie même ne peut pas la porter). Je veux précisément parler du contraire ; c'est-à-dire qu’on ne peut pas écrire l’ouverture de La Flûte enchantée, le perpetuo nobile a gracisio de Don Juan, la Symphonie Jupiter, Le Petits Riens, la chevauchée céleste des battements de cœur, l’éloignement forestier des cors, l’aristocratie cocasse des bassons, dans des conditions de vie où ne trouvent pas les raisons de les écrire, dans des conditions de vie où ne trouve pas, dans tous les esprits, la possibilité d’être en communion passionnée avec cette écriture. Qu’il soit à Londres dans le galetas de Jean-Chrétien Bach ou qu’il fasse le voyage à Prague ; devant la gouvernante anglaise qui lui apporte des sucres d’orge ou devant le cocher qui vient d’éreinter son carrosse au coin d’un parc, Monsieur Mozart sait (je veux dire connait pas son âme) que les gloires spirituelles qu’il exprime sont valables en même temps pour l’auditoire de ses cassations, et pour la vieille femme anglaise, et pour le postillon tchèque.
Cette universalité du génie, il ne suffit pas de dire qu’elle est justement sa qualité propre, il faut aussi que les conditions de la vie le permettent. Le génie n’est pas celui qui exprime des choses universelles mais plutôt celui qui, s’exprimant devient universel. Or, l’homme est fait de la matière de son époque, et le génie mille fois plus que l’homme.
Extrait de « Triomphe de la vie » de Jean Giono
W. A. MOZART : Adagio en si min. - K540
 
 
 7 LE POIDS DU CIEL – II. LES GRANDEURS LIBRES
Le « tempo » universel ne peut pas être connu par une partie de l’univers, car il faudrait qu’elle pût se le représenter, donc le contenir, et elle ne le peut, n’étant qu’une partie de l’univers. Mais toutes les parties de l’univers ont la connaissance d’un « tempo »  sujet d’elles-mêmes. Pour nous, c’est l’ensemble de nos connaissances physiques, chimiques, astronomiques, biologiques, poétiques. Ce « tempo » subjectif » n’est pas séparé du « tempo » universel par des frontières fermées. Il y est confondu, mais dès que nous touchons l’endosmose qui l’y confond, il cesse d’être sujet de nous-même ; notre logique ne peut plus, à cet endroit, faire varier la logique de la matière, nous ne pouvons plus contenir enchaînement, l’espace et le temps des transformations objectives qui nous apparaîtraient, la construction est pour nous le néant, l’harmonie est pour nous le silence. Quand Bach fait varier les sept notes élémentaires et construit par exemple le Concerto brandebourgeois n° 5, il conçoit humainement l’univers. Il fait se transformer suivant un plan entièrement subjectif la matière de chacune de ces notes. La logique-Bach transforme la logique-son, il construit un édifice qui, participant des deux logiques, fait immédiatement partie de l’univers objectif. Il est cependant contenu dans les limites des sept notes élémentaires. Bach n’a que ces sept notes à sa disposition. Bach-matière ne peut rien faire varier, rien faire vivre, par conséquent, hors des limites de ces sept notes élémentaires. Bach lui-même vit ; il est de la matière qui se transforme seconde par seconde, et occupe sa place dans l’univers objectif. Le cœur, l’esprit, l’âme de Bach, ce que j’appelais tout à l’heure sa logique sont une résultante de sa vie, par conséquent des transformations de sa matière. A ce moment précis où ces transformations de matière, cette vie de la matière, cet homme vivant appelé Bach atteignent la matière des sept notes élémentaires et la font varier, elles font s’élancer une construction harmonique qui s’appelle Concerto brandebourgeois n° 5 et non pas n° 4 ou  6. Réduisons l’homme appelé Bach aux éléments qui le composeront au moment de ce que les hommes appellent mort ; une autre combinaison des mêmes éléments peut créer la qualité Mozart qui, imposant à la matière des mêmes sept notes élémentaires des variations sujettes de sa logique, fera s’élancer des constructions harmoniques appelées Symphonie Jupiter ou Concerto en ré qui sont également dans l’ensemble de l’univers objectif. Aucun musicien ne trouvera une note de plus que les sept élémentaires qui existent pour lui et pour nous. En trouverait-il qu’il ne pourrait pas les utiliser.
Extrait de « Le poids du ciel – II. Les grandeurs libres » de Jean Giono
J. S .BACH : Aria et variations (2) dans le style italien - BWV 989 en la min
 
 
8 LE CHANT DU MONDE
C’était le grand désordre de printemps. Les forêts de sapins faisaient des nuages à pleins arbres. Les clairières fumaient comme des tas de cendres. La vapeur montait à travers les palmes des feuillages ; elle émergeait de la forêt comme la fumée d’un feu de campement. Elle se balançait et, au-dessous de la forêt, mille fumées pareilles se balançaient comme mille f »eux de campement, comme si tous les nomades du monde campaient dans les bois. C’était seulement le printemps qui sortait de terre.
Le nuage prenait peu à peu sa couleur sombre à l’image des lourdes ramures. Elle avait aussi la lourdeur de la grande masse d’arbres, son halètement et son odeur d’écorce et d’humus. Il pesait sut les vallons creux un liséré d’herbe neuve sous lui.
Les pâturages charrués de sources nouvelles chantaient une sourde chanson de velours, les arbres hauts craquaient d’un côté et de l’autre comme des mâts de navire. La bise noire était arrivée de l’est. Elle charriait sans arrêt des orages et un soleil extraordinaire. Les nuages des vallons palpitaient sous elle puis, tout d’un coup, ils s‘arrachaient de leur lit et ils bondissaient dans le vent. De grandes pluies grises traversaient le ciel. Tour disparaissait : montagnes et forêts. La pluie pendait sous la bise comme les longs poils sous le ventre des boucs. Elle chantait dans les arbres, elle allait en silence à travers les larges pâturages. Alors arrivait le soleil, un soleil épais et de triple couleur, plus roux que du poil de renard, si lourd et si chaud qu’il éteignait tout, bruits et gestes. La bise se relevait. Il y avait un grand silence. Les branches encore sans feuilles étincelaient de mille petites flammes d’argent et, sous chaque flamme, dans la goutte d’eau brillante, les bourgeons neufs se gonflaient. Une épaisse odeur de sève et d’écorce fumait un moment dans l’air immobile. Le piétinement de la pluie passée descendait vers les fonds. La pluie nouvelle venant à travers les sapins, la bise retombait de tout son poids, les tâches noires de la pluie et du soleil marchaient dans tout le pays sous une frondaison d’arcs-en ciel.
Dans les coupes profondes de la terre, les nuages épaississaient lentement avec des soubresauts comme la soupe de farine. De temps en temps d’énormes bulles éclataient en jetant des éclairs. Le tonnerre roulait ses grosses pièces de bois dans tous les vallons de la montagne. Puis l’orage se dressait dans sa bauge. Il piétinait les villages et es champs, faisant éclater des arbres dans ses ongles dorés.
Le ruissellement des eaux dansait, fouillait sous toutes les herbes. Au penchant du talus les sources grasses sautaient en soufflant comme des chats.
Extrait de « Le chant du monde » de Jean Giono
Darius Milhaud: Printemps (2d cahier) op.66

 
9 QUE MA JOIE DEMEURE
Il avait besoin de marcher. Il se sentait aller comme dans la danse. Et l’air de flûte était toujours là avec de plus en plus de la précision, et parfois ça montait aigu jusqu’au tonnerre du ciel, et d’autres fois ça redescendait sur la terre et ça s’étendait en musique comme un large pays avec des ondulations de collines et des serpentements de ruisseau.

  • La joie peut demeurer, se dit Jourdan.

  • Seulement, se dit-il, il faudrait que celui-là vienne.

Il ne pensait pas à ce petit-fils de Marion, à celui-là du delà des mers. Non. Il pensait à un autre, n’importe lequel, il ne savait pas, mais quelqu’un. Il lui avait suffi de savoir que des hommes existaient qui avaient des mains soignantes et qui n’avaient pas peur des grosses maladies qui se donnent.
Un de ceux-là. Voilà ce qu’il fallait. Un homme avec un cœur bien verdoyant.
Et rien que de savoir que celui-là existe on entend le chant de la flûte et l’espoir vous porte même dans les longs chemins qui font le tour des forêts.
Maintenant, les étoiles étaient dans toute leur violence. Il y en avait de si bien écrasées qu’elles égouttaient de longues gouttes d’or. On voyait les immenses distances du ciel.
Extrait de « Que ma joie demeure » de Jean Giono
J. S .BACH : Cantate « Jésus que ma joie demeure » - BWV 147 - Transcription Wilhelm Kempff
 
 
10 JEAN LE BLEU
Je me mis à siffler l’air de flûte tristement allègre, j’étais comme un qui parle non pas par sa voix et par sa tête mais qui n’est plus que l’instrument de toutes les forces cachées. Le corps même de ma dame passait entre mes lèvres, et les lambeaux de mon cœur déchiré et heureux, et les magnifiques promesses perdues qui m’avaient faites les grands yeux de moisissure.
Madame–la-Reine se dressa.

  • Bach, dit-il, Jean Sébastien !

Décidément ne pelait plus les pommes de terre.

  • Comment veux-tu, dit Madame-la-Reine au bout d’un moment, comment veux-tu que je devine ? Il a dit que c’était joli.

Il me regarda :

  • Ça n’est pas joli, monsieur, c’est beau.

  • Suite en mi mineur, Polonaise, annonça Décidément.

Il posa son couteau, il prit son violon, il le fit luire avec la manche de sa veste. Il regarda son archet. Il tâta doucement les cordes. Madame-la-Reine essuya sa flûte à pleine main, il manipula les clefs à vide. Il fit jouer ses doigts en l’air, ses doigts qui déjà à l’annonce de la musique étaient devenus plus muets que de la fumée. Il approcha ses lèvres de la flûte et doucement, il dit :

  • Allons ! . . .

La flûte s’élança, et, comme un serpent qui, debout dans l’herbe construit avec la joie ou la colère de sa chair les fugitives figures de son désir, elle dessina le corps de ce bonheur dédaigneux qui habite la tête libre des parias.
Certes, ni le violon ni la flûte ne dirent pour moi tout ce que je viens d’écrire, cette deuxième fois où j’entendis la Polonaise. J’étais un petit garçon plein de la dame en vert. Mais, depuis, je me suis sifflé mille et mille fois cet air-là, et chaque fois, j’ai revu les visages dégoûtés et hautains de Décidément et de Madame-la-Reine.

  • Bach, dit Décidément.

  • La petite voix de Bach, ajouta Madame-la-Reine en secouant sa flûte.

  • Jules, appela Décidément en posant sa main sur l’épaule du flûtiste, Jules, souviens-toi de cette montée de la Toccata, et puis quand tu es en haut tu mets le pied en plein désespoir.

Ils s’accroupirent tous les deux sur le tapis à côté de moi.

  • Bach, dit Madame-la-Reine en me regardant, c’était un gros monsieur. Il mangeait beaucoup de soupe. C’est pour ça qu’il a eu deux femmes et vingt et un enfants. Voilà.

Extrait de « Jean le Bleu » de Jean Giono
J. S .BACH : Fantaisie en la min. - BWV 904

 
 11 L’HOMME QUI PLANTAIT DES ARBRES
Avant de partir, le berger trempa dans un seau d’eau le petit sac ou il avait mis les glands soigneusement choisis et comptés.
Je remarquai qu’en guise de bâton il emportait une tringle de fer grosse comme le pouce et longue d’environ un mètre cinquante.
Arrivé à l’endroit où il désirait aller, il se mit à planter sa tringle de fer dans la terre. Il faisait ainsi un trou dans lequel il mettait un gland, puis il rebouchait le trou. Il plantait des chênes. Je lui demandai si la terre lui appartenait. Il me répondit que non.
 Il n’a fallu que les huit ans qui nous séparent de cette époque pour que tout le pays resplendisse de santé et d’aisance. Sur l’emplacement des ruines que j’avais vues en 1913, s’élèvent maintenant des fermes propres, bien crépies, qui dénotent une vie heureuse et confortable. Les vieilles sources, alimentées par les pluies et les neiges qui retiennent les forêts, se sont remises à couler. On en a canalisé les eaux.
…/…
Si on compte l’ancienne population, méconnaissable depuis qu’elle vit avec douceur et les nouveaux venus, plus de dix mille personnes doivent leur bonheur à Elzéard Bouffier.
Quand je réfléchis qu’un homme seul, réduit à ses simples ressources physiques et morales, a suffi pour faire surgir du désert ce pays de Chanaan, je trouve que malgré tout, la condition humaine  est admirable. Mais, quand je fais le compte de tout ce qu’il a fallu de constance dans la grandeur d’âme et d’acharnement dans la générosité pour obtenir ce résultat, je suis pris d’un immense respect pour ce vieux paysan sans culture qui a su mener à bien cette œuvre digne de dieu.
Extrait de « L’Homme qui plantait des arbres » de Jean Giono
W. A. MOZART : Concerto en la Maj. - K488 – Adagio

 
12 REGAIN
« Panturle, je te ferai cette charrue, ou ça sera presque pareil. Je veux que ça soit une des miennes qui commence.

  • Ça va bien. Passe le manche du balai sous l’armoire. Là, tu sens quelque chose de dur ? Tire. » 

C’est un soc.
C’est un soc ; un soc nu comme un couteau. Un soc têtu, aiguisé, arrogant, avec le flanc creux des bêtes qui courent à travers la colline ; une belle peau sans un pli. On le tiendrait en équilibre sur le poing.
Gaubert siffle entre ses dents :
« … de garce ; il est de la bonne race, celui-là. Oui, il est de bonne race. C’est le dernier. Je l’ai encore fait à Aubignane. Prends-le, mets-le dans ton sac ; si la Belline entrait, elle en ferait un malheur.
« Mets-le dans le sac puis écoute, parce que le soc, c’est beaucoup mais ça n’est pas tout.
« Tu iras à la forge là-haut. Tu sais que les derniers temps, je couchais en bas près de l’atelier. A cet endroit il y a un placard, un grand placard ; tu l’ouvriras.
« Tiens, prends la clef, là dans la poche de mon gilet. Prends la clef ; après tu pourras la jeter ; elle ne servira plus. Là, dans ce placard, tu trouveras un bois d’araire tout prêt, tout fini, tout tordu dans les règles. Un bois de race aussi ; le bois qu’il faut pour ce soc. Tu monteras le soc avec les vis et les boulons qui sont aussi dans le placard pliés dans un morceau de journal. Maintenant, si c’est pour labourer là où tu m’as dit, sur la pente de derrière le village, là où c’est dur, il faudra tordre encore un peu le bois, pas beaucoup, un peu, juste un peu tordu, comme un cuillère à café, tu sais ? Pour ça, tu mettras le bois à tremper trois jours au trou du cyprès.
« Trois jours, pas plus, et tords lentement, en pesant sur ta cuisse, mais avant, essaie la charrue telle qu’elle est.
Extrait de « Regain », Deuxième partie de Jean Giono
W. A. Mozart Piano Sonata No. 10 in C Major, K. 330: II. Andante cantabile

 
 Brigitte Mera

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