SIXIÈME ÉPISODE

Mesdames et Messieurs,

Après 32 jours de confinement, c’est enfin l’heure du thé.  
 

C’est pourquoi Catherine Dufort nous a préparé sa « cup of tea », sa petite histoire du compositeur le plus anglais des anglais, Henry Purcell.  Avec son charme typiquement britannique, Catherine nous présente ce joyeux luron au talent immense qu’elle compare au divin Mozart, car leurs personnalités et leurs parcours respectifs présentent des similitudes.  

Parmi les nombreux extraits musicaux sélectionnés, elle nous fait écouter d’émouvantes interprétations de celui qui a redécouvert Henry Purcell et la musique baroque,  le grand Alfred Deller, fondateur du Deller Consort.

Elle nous rappelle aussi qu’Henry Purcell est devenu très populaire en Luberon grâce au Deller Consort, régulièrement présent à Lacoste il y a plus de 30 ans pour ses académies d’été dont Les Musicales furent chargées de donner à guichets fermés certains de leurs concerts de clôture.

 
Cheers !

Cliquez sur les textes soulignés et écoutez...

LE DIVIN PURCELL - SO BRISTISH!


Pourquoi ce titre ?

D’abord parce que Purcell est encore considéré comme un des plus grands musiciens anglais avec Haendel, Britten et Elgar.
Son style est très reconnaissable. Sa musique, plus connue dans le domaine vocal, connaît un vrai succès depuis Alfred Deller qui l’a fait découvrir au grand public.
Enfin, je me suis surtout intéressée à King Arthur, œuvre que j’aime pour l’avoir vue d’abord aux Taillades donnée par Les Musicales en 1995 avec le Deller Confort, plus récemment à Montpellier avec Herve Niquet.
C’est un semi-opéra magique, fantastique qui glorifie la vieille Angleterre, son histoire, ses paysans, de ses traditions.

 

Henry Purcell - Come If You Dare / King Arthur


CONTEXTE HISTORIQUE
La naissance de Purcell en 1659 coïncide, à quelques mois près, avec la fin du régime de Cromwell, le puritain, où dominait l’austérité : pas de musique, pas de chœur, pas de théâtre, démolition des bâtiments comme celui du Globe, le Théâtre de Shakespeare.
Avec la restauration, la vie culturelle renaît.  Charles II et Jacques II aiment la musique.  Ils ont vécu en France et veulent introduire en Angleterre les nouveautés du Continent, italiennes et françaises.
Dans le pays, il y a un désir de raffinement culturel mais le climat politique est agité par la lutte entre les partis catholiques et protestants.
 
 
LA VIE DE PURCELL
Comme Bach, Vivaldi, Mozart, Purcell a été immergé dans la musique dès sa plus tendre enfance.
Il grandit au sein d’une famille de petits fonctionnaires musicaux vivant dans le quartier de Westminster, non loin de l’Abbaye, entourée de voisins prestigieux, de compositeurs tels Henry Lowes et Christopher Gibbons.
Son père Henry, maître de Chapelle à Westminster, et son oncle Thomas sont tous 2 choristes de la Chapelle Royale.
La famille baigne dans une effervescence musicale constante. Il y a souvent des petits concerts privés à la maison.
Cette enfance heureuse est pourtant marquée par 3 drames rapprochés.
En 1664, Henry Purcell père meurt, sans doute de tuberculose. Il laisse 6 enfants, dont Henry, qui n’a que six ans et sera recueilli par son oncle Thomas.
En 1665, la grande épidémie de peste à Londres fait 90 000 morts sur une population estimée à 500 000 âmes.
L’atmosphère était lugubre entre la sonnerie du glas et le passage des charrettes chargées de cadavres.
Pour couronner le tout, en 1666, un immense incendie ravage la ville, 13 000 maisons sont détruites. Les gens sont à la rue.
D’une façon générale, la vie de Purcell est surtout marquée par la mort.
Après son père, il perd ses maîtres ; 4 de ses enfants meurent en bas âge.
C’est pourquoi sa musique est caractérisée par une hypersensibilité à la souffrance et une grande intensité.
 
 
PURCELL COMPOSITEUR
Henry est admis chez les enfants de la Chapelle Royale, sous la direction de Henry Cooke où la discipline est rigoureuse. Il y acquiert une très solide formation musicale.
Il y a des cours de chant, de solfège, d’instruments tels que violon et clavecin et de composition. Le Chœur chante de la musique élisabéthaine aux offices religieux de la Cour, et aussi des anthems ou des hymnes inspirés par les modèles français ou italiens (grand motet, oratorio), sous l’impulsion de Humphrey son nouveau maître.

Henry Purcell - Man that is born of a woman, Z. 27
 
Quelques mois avant sa mue, il devient responsable de l’entretien et de la réparation des instruments à clavier et à vent du roi. Il les étudie donc de près.
L’année suivante, il devient accordeur des orgues de l’Abbaye de Westminster où l’organiste titulaire, John Blow, devient à la fois son maître et son ami.
Dès 1677, il est nommé Compositeur des Violons du Roy, ensemble que Charles II, admirateur de la France et de la musique française, avait constitué à l’exemple des 24 violons de Louis XIV.
En 1679 il succède à Blow à l’orgue de Westminster. En 1682, il devient un des organistes de la Chapelle Royale.
Purcell mène une vie de Musicien Officiel de la Cour très jeune. Il aura toujours des soucis financiers, car il est mal payé, de plus avec retard.
C’est pour cela qu’il composera toujours en dehors de la Cour, donnera des leçons de violon et vivra surmené.
Sous Charles II, il compose des Odes Royales, des Sonates et notamment, Didon et Enée, opéra de cour magnifique, intégrant l’influence de Lully et de Charpentier, qui sera presqu’oublié.
 
Henry Purcell - Remember me, extrait de Didon et Énée
 
Charles II meurt, son successeur, Jacques II aime la chasse plus que la musique. Sous son règne, Purcell reste dans l’ombre.
Il compose toujours de la musique religieuse, des anthems, mais aussi, des « catches » qui sont des petites pièces profanes pour petits ensembles de voix d’hommes sur des thèmes pastoraux, à boire ou paillards, qui montrent son humour et sa jovialité. Les « catches » sont entendus dans les réunions privées ou les cabarets.

Henry Purcell -  Come, let us drink, Z 245 

Pour Purcell, c’est une période difficile entachée par la disparition de proches.

Henry Purcell -  O Solitude, Z 406
 
Puis, c’est la glorieuse révolution : Jacques II laisse la place à sa fille Mary, protestante, qui règne avec son époux Guillaume II d’Orange. C’est le début d’une ère nouvelle : la monarchie parlementaire. Le roi est responsable devant le Parlement. La reine Mary est très mélomane et  passe des commandes au musicien
Il se lance dans le théâtre :  c’est d’abord son dioclétien, qui fixe la forme du semi-opéra avec grand orchestre, décors, ballets, costumes. Puis, il crée King Arthur, en collaboration avec Dryden, et the Fairy Queen, une production énorme. Les deux ont un grand succès. Il est au sommet de son art et publie enfin Hail Braight Cecilia.
 
Henry Purcell - Hail bright Cecilia ! Ode for St. Cecilia's Day, Z. 328 
 
Son style est au meilleur, sa musique très expressive, variée, accentue les contrastes. Il se produit en concerts, continue à collaborer au théâtre et compose un Te Deum.

Henry Purcell – Te Deum (1694)
 
Il a 38 ans, tout lui réussit, il est devenu le plus grand compositeur de son pays.
C’est un homme hyperactif, surmené. Outre ses fonctions officielles, il travaille pour l’église, le théâtre et donne des leçons.


La reine Mary meurt de la petite vérole en 1694, c’est la consternation, car elle était très populaire et très jeune. Purcell écrit la Messe de ses funérailles.
 
Henry Purcell: - Funeral Music for Queen Mary

Un an après, épuisé, il tombe malade et meurt la veille de la Ste Cécile, le 21 novembre 1695. C’est un coup de tonnerre, car lui aussi est très aimé en tant que symbole de la musique anglaise. Il est enterré en grande pompe à l’Abbaye de Westminster sur la musique des funérailles de la Reine Mary, chantée par les Chœurs de l’Abbaye et de la Chapelle Royale. Il repose au pied de l’orgue.

John Blow -  Ode on the Death of Henry Purcell: I. Mark how the Lark and Linnet sing 
 
Il laisse une œuvre immense, malgré son jeune âge : composé principalement de musique sacrée, (Anthems, odes, un Te Deum) d’airs populaires, d’un opéra, de 5 semi-opéras, de pièces d’ accompagnements pour le théâtre.
Son éditeur Henry Playford dit de lui : « Purcell avait un talent extraordinaire pour composer les musiques les plus diverses, mais sa musique vocale fut la plus appréciée, car il avait un génie tout particulier pour exprimer la force des mots anglais, et par là même, soulever les passions et s’attirer l’admiration de tous ses auditeurs ».


 PERSONNALITÉ ET POSTÉRITÉ DE PURCELL
 
Malgré les drames de sa vie, Purcell semble avoir été un battant, un résilient, équilibré et dynamique.
Il s'est marié très jeune avec Frances, une catholique. Leur union est heureuse. Il a énormément d'amis. Gai luron, il aime beaucoup les tavernes où on chante ses « catches ». 
On dit que Frances avait donné l'ordre aux servantes de fermer la porte de la maison à partir d'une certaine heure.

 Purcell: Z 629/5. Fill up the bowl (The Fairy Queen) - van Asch (Scholars)
 
Musicien officiel, personnage très en vue, il aurait pu avoir des ennemis. On n'en a pas trace. Sa mort précoce, à 39 ans, sème la consternation dans tout le royaume.
 
Purcell travaille sur les mots, sur le sens que leur donne la musique, sur le rythme de la langue anglaise. Il écrivait dans la préface de Dioclétien un an auparavant : « Musique et poésie ont toujours été reconnues pour sœurs, qui vont main dans la main, chacune soutenant l'autre, comme la poésie est l'harmonie des mots, la musique est celle des notes : et comme la poésie se situe au-dessus de la prose et du discours, la musique de même est une exaltation de la poésie. Toutes deux excellent en leurs domaines, mais elles n'approchent jamais davantage la perfection que lorsqu'elles sont unies ».

Déjà éditée de son temps, son œuvre continue de l'être après sa mort.
Henry Playford fait paraître ses plus beaux airs dans Orpheus Britannicus. On le surnomme le Divin Purcell.
Le XVIIIème siècle voit pourtant la lente érosion de son prestige, car les londoniens se passionnent pour l'opéra italien et Haendel.
Cathédrales et églises représentent les derniers bastions où sa musique est encore interprétée, certains anthems restant inscrits au répertoire de leurs chœurs.
 
Au XIXème siècle, son nom demeure un sujet de fierté nationale et certains s'efforcent de faire renaître son œuvre.
La Purcell Society est fondée avec pour but d'éditer ses œuvres. Au XXème siècle, Britten programme des airs de Purcell à ses concerts, mais c'est surtout Alfred Deller qui remet à la mode sa musique vocale pour le grand public. A sa suite, tous les baroqueux, s'y intéressent, John Elliott Gardiner, William Christie, Trevor Pinnock, René Jacobs etc...

 


KING ARTHUR

C'est l'histoire d'une collaboration réussie entre un grand poète Dryden et un grand musicien Purcell. Dryden a des soucis. Converti au catholicisme, il est tombé en disgrâce.
Il a besoin de se refaire. Il fait donc appel à Purcell pour orchestrer son œuvre.
Les anglais des années 1690 ignorent l’opéra italien et accordent une place secondaire à la musique dans les projets théâtraux. Elle a seulement vocation à apporter de la variété ; elle n’est qu’un ornement.
King-Arthur est intitulé a dramatic opera. C'est une œuvre hybride entre l’opéra et le théâtre. La priorité est donnée au drame parlé, mais des scènes vocales chantées apparaissent, la musique servant de divertissement. Il y a aussi de la danse et des effets spéciaux. C'est en quelque sorte l'ancêtre de la Comédie Musicale.
Il faut aussi évoquer une autre spécificité anglaise : le mask que certains assimilent au semi-opéra. A l'origine, c'est un badinage de cour allégorique mêlant déclamation, chant et danse, destiné à glorifier le monarque. Plus tard, cette forme évolue en spectacle présenté par un personnage qui fait le lien avec les autres membres de la distribution, comme le fameux génie du froid.
King Arthur relève de cette forme. Il est conçu comme une série de tableaux où les principaux personnages parlent, mais ne chantent pas.  La musique entretient un climat surnaturel.
 
L'intrigue
Arthur le breton et Oswald le saxon, roi très païen, sont rivaux. Aidés par leurs mages, Merlin du côté des bons, Osmond du côté des méchants. Ils se disputent la Bretagne et la belle Emmeline, jeune fille aveugle.
Autour de ce thème, Dryden développe tout un monde merveilleux peuplé de magiciens, d'esprits des airs et des eaux. Il multiplie les situations de pure fantaisie dans un souci théâtral, visuel et auditif, auquel Purcell répond avec enthousiasme et beaucoup d’invention. Et Arthur triomphera, bien sûr ! 
King Arthur est un grand brassage de mythes et de magies : il met en scène des paysans accompagnés de vieilles pastorales, des invocations aux dieux germaniques du Walhalla, des sorciers aux pouvoirs surnaturels armés de baguettes magiques, toutes sortes de figures issues de la mythologie gréco-romaine, Cupidon, les Sirènes, Eole, Pan, les Néréides, Vénus. Tout cela baigne dans une atmosphère magique et fantastique, avec son cortège de dieux et d'allégories évoqués par Merlin.
L’œuvre est donnée pour la première fois au Dorset Theatre dont la capacité est de 800 places, avec un orchestre d’une trentaine de musiciens.
 

Extraits
Les extraits sont tirés de quatre versions : Alfred Deller, Trevor Pinnock, John Eliott Gardiner, William Christie.
 
 Acte I : Ceux qui ne participent pas directement au drame, des prêtres et des guerriers.
King Arthur : Brave souls, to be renown'd in story [Chorus]
 
 
 Acte II : Le chœur des esprits introduit une ambiance magique.
King Arthur : Hither this way (Philidel) 
Suit une scène pastorale
King Arthur : Shepherd, shepherd, leave decoying [Sopranos]

 
 Acte III : Entrée du Génie du Froid 
King Arthur :  Z. 628, What power art thou (Cold Genius) 

Cet air célèbre a été aussi interprété par des chanteurs pop comme Klaus Nomi
Klaus Nomi - The Cold Song 1981

 
Acte IV : apparaissent des sirènes des nymphes et des Sylvains
King Arthur : Passacaglia, How Happy the Lover, Z. 628
 

Acte V : Coup de chapeau au Roi Guillaume d’Orange
King Arthur : Saint George [Soprano, Chorus] 

 


CONCLUSION 

L’écoute de ces derniers extraits justifie mon titre : Purcell so british !
King Arthur se comprend comme un hymne à l'Angleterre, surtout la Vieille Angleterre, la Bretagne comme on l'appelait. Mais pour quelles raisons ?
 
Insularité
A l'époque comme aujourd’hui, elle est élevée au rang de dogme, engendrant une xénophobie, surtout vis-à-vis des Irlandais et des Français catholiques.
King Arthur :  Acte 5 - Fairest Isle (Venus)
Hymne patriotique à la gloire de l’Angleterre
 
Purcell lui-même
En tant que musicien anglais officiel, il a connu des difficultés. Charles II voulait absolument introduire la musique étrangère en Angleterre, française en particulier, il a fait venir des musiciens français comme Louis Grabu et envoyait les musiciens anglais apprendre auprès de Lully.
Purcell n'y est pas allé sans avoir jamais quitté son pays.
Il est resté très attaché à la tradition anglaise et admire la polyphonie élisabéthaine (il a bien sûr intégré des influences italiennes et françaises).
La gaillardise de certaines partitions révèle une aspiration à un âge d'or général ou paysan qui explique le fort engouement pour son œuvre après tous les troubles politiques que l’Angleterre a connus.

Patriotisme
Les anglais sont réputés pour leur très fort patriotisme, musical en particulier.
Par exemple, tous les ans, au cours du Festival des PROMS à Londres, on chante Rule Britannia de Arne avec beaucoup d'émotion. 
Thomas Arne - Alfred - Ode - Rule Britannia !

 
Catherine Dufort 

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