QUATRIÈME ÉPISODE

Cari amici,

Nous nous transportons à Naples avec un guide de choix, Vita Canac.
Regardons, respirons, les citronniers sont en fleurs sur la côte amalfitaine. Servons-nous un verre de limoncello (pour commencer). Écoutons maintenant. Vita nous a préparé une sélection des plus enivrants airs napolitains qui respirent la joie de vivre. Et nous en avons bien besoin ! Elle a fait appel aux voix les plus ensoleillées, Luciano Pavarotti, Vittorio Grigolo, Lucio Dalla… et nous invite à danser quelques tarentelles endiablées pour nous sortir de notre torpeur.

Viva Napoli  


Renato Sorgato, Patrick Canac

Cliquez sur les textes soulignés et écoutez...

 SOMMAIRE
 
I/ AUX ORIGINES, LA VILLANELLE
II/ LA PÉRIODE BAROQUE : L’ECOLE NAPOLITAINE
III/ LE XIXéme SIECLE : LE BEL CANTO  
IV/ L’AGE D’OR : LA CHANSON NAPOLITAINE
V/ L’ENTRE-DEUX GUERRES : BONJOUR TRISTESSE
VI/ LES TEMPS MODERNES (DE 1945 À NOS JOURS). L’ESPOIR RENAÎT
VII/ CONCLUSION : UN GENRE UNIVERSEL
 
 
"O sole Mio" (Caruso - Italian songs Caruso)  

La culture napolitaine a grandi au rythme de la musique.
Le mythe fondateur de l’ancienne cité grecque est lié à la sirène Parthénope dont les prêtresses prophétisaient en chantant. A Naples, le chant s’impose ainsi comme un vrai moyen d’expression pour prier, protester, se réjouir ou crier sa douleur.

On vend même en chantant. Il y a quelques décennies encore, les vendeurs ambulants pour vanter leur marchandise, fredonnaient des couplets comme celui-ci :« je les vends en couple ces cerises, écoutez-les, elles disent qu’avril est arrivé ». Ces airs descendent directement des monodies grecques, tout comme les hymnes à la Vierge entonnées lors des fêtes religieuses dans les campagnes. La polyphonie, apanage de la cour et de l’aristocratie, ne sera jamais en effet appréciée par le petit peuple de la cité, le gardien le plus fidèle des traditions ancestrales qui imprégneront les différentes formes d’expressions musicales napolitaines.
 C’est une belle histoire de syncrétisme musical ou d’intégration que je vais vous conter. Les différents genres musicaux qui se sont manifestés à Naples, chacun propre à une couche sociale, ne sont jamais restés cloîtres dans un cercle fermé. Ils n’ont jamais cessé de s’influencer réciproquement : tantôt la musique du haut allait vers le bas, tantôt celle du peuple s’envolait vers le sommet de la pyramide sociale. Les classes moyennes, elles, effectuaient des mixages parfois très heureux. La quadrature du cercle musical fut trouvée pour émettre un genre universel que la chanson napolitaine a en quelque sorte synthétisé et représenté.



I / AUX ORIGINES, LA VILLANELLE

Ce n’est qu’à partir du début du XIIIème siècle que l’on commence à transcrire quelques chants populaires, comme ce dernier, encore plus ancien :  "Jesce sole" (Piers Paccini et Vincent Segal « songs of time lost » (Montre-toi, soleil : montre-toi soleil, ne te fais pas prier / on n’a jamais vu que des jeunes filles doivent autant te prier… »)
Dès le début du XVIème siècle, l’écho de la musique napolitaine se répand en Europe, notamment grâce aux villanelles."Na 'Mmasciata" (Domenico Fiorentino- Complesso caractterisco di Napoli).
Nées à la campagne et adoptées par la ville, ces mélodies rustiques et poétiques connaissent un succès retentissant. Des musiciens diplômés commencent à les recopier sur des partitions, car leurs auteurs, autodidactes, les susurrent de mémoire selon des traditions orales en s’accompagnant d’instruments à cordes.
A partir de ce même siècle, Naples révélera d’immenses compositeurs. Un des premiers à passer à la postérité fut le madrigaliste, Carlo Gesualdo, (1566/1613), prince de Venosa." Se la mia Morte Brami".
Des anecdotes provenant de ce lien passionné entre Naples et la musique sont rapportées par des chroniqueurs du XVIIIéme siècle : le roi de Naples et de Sicile, Frédéric II de Souabe, excédé par les clameurs qui envahissaient jour et nuit les rues de la ville, publia un édit en vue de limiter le droit de chanter à l’extérieur. Mais cette loi reste lettre morte.
Quelques soient les couches sociales, on n’imagine pas de cérémonies religieuses ou laïques, sans musique. Il faut donc former des praticiens.
En 1537, est institué à Naples le premier conservatoire d’Europe, Santa Maria di Loreto, suivi de près de 3 autres, La Pietà dei Turchini, I Poveri di Gesù Cristo et Sant’Onofrio.
Mais ce n’est pas directement sous ce statut qu’ils apparaissent. Au départ, destinées à l’accueil des orphelins et des enfants pauvres, ces institutions religieuses, que l’on appellera plus tard « conservatoires », se fixent pour but d’apprendre un métier à leurs pensionnaires. Au départ, la musique ne représente qu’une petite partie des programmes scolaires, mais, peu à peu, elle gagne une place de choix pour des raisons économiques, car leurs résidents se trouvent de plus en plus sollicités pour animer des mariages, baptêmes, communions ou tout autre événement privé et public. Leurs dirigeants s’aperçoivent alors que la musique génère d’importants revenus et s’organisent en conséquence.
On enseigne également la musique dans de nombreux autres établissements pour jeunes filles où naquirent probablement des talents qui restèrent néanmoins inconnus. Les femmes n’avaient pas en effet le droit de se produire en public, contrairement à ce qui était admis à Venise, dans les ospedali.

 

II/ LA PÉRIODE BAROQUE : L’ECOLE NAPOLITAINE 

 

A partir du XVIIème siècle, Naples, capitale d’un état indépendant, est la 3ème ville d’Europe. Sa population développe un penchant naturel pour la musique qui lui permet d’accéder à une position dominante pour cet art en Europe avec ses 300 compositeurs circulant dans toutes les cours européennes. Au XVIIIème siècle, le père de Wolfgang Amadeus Mozart en atteste dans une lettre adressée à son fils : « Où ai-je le plus de chances de réussir ? En Italie peut-être où à Naples seulement, il y a au moins 300 Maîtres... ou à Paris où les compositeurs se comptent sur le bout des doigts ? ».
 
Parmi les compositeurs de cette école napolitaine, on peut citer en particulier : Giovanni Battista Pergolèse (1710/1736) : "Stabat mater dolorosa" chanté par Philipe Jaroussky et Julia Lezhneva, Alessandro Scarlatti (1660/1725), Francesco Provenzale (1624/1704), Niccolo Jommelli (1714/1774), Domenico Cimarosa (1749/1801), Giovanni Paisello (1740/1816). L’influence de Naples dépasse les limites de l'Italie. Des compositeurs tels que  Gluck (1714/1787) et Mozart (1756/1791) en bénéficieront. Scarlatti : "Cleopatra mia rena " aria tiré de l’opéra « Marc Antoine et Cleopatra » (chanté par Gerard Lesne, Seminario Musicale).
 
En même temps qu’ils prennent part à l’essor des formes nouvelles de la musique, comme l’opéra ou la musique sacrée, les napolitains participent à l’invention de l’opéra bouffe, souvent écrit en napolitain et contenant des airs d’origine populaire. S’opère ainsi un croisement prémonitoire entre les pratiques de la rue et une discipline plus savante. 
 Le début du XVIIème siècle voit l’ouverture de plusieurs théâtres. Les teatro della Pace ou le teatro dei Fiorentino concourent à la montée en puissance de l’opéra napolitain qui lance la carrière de nombreux castrats, bientôt têtes d’affiche dans les distributions de toutes les scènes européennes. Vivica Genaux : "Qual guerriero in campo armato", Idaspe, Riccardo Broschi.
En 1737 s’achève la construction du San Carlo, « le plus beau théâtre du monde » d’après Stendhal, mais surtout la première véritable salle moderne d’opéra de l’histoire (La Scala de Milan date de 1778 et La Fenice de Venise de 1792).

 


III/ LE XIXème SIECLE : LE BEL CANTO
 

Au XIXème siècle, l’opéra italien accorde une primauté à la voix. Le style bel canto, caractérisé par des exercices souvent virtuoses, faisant appel aux ornements ou aux vocalises pour des tessitures élargies, atteint son apogée grâce à ces 3 compositeurs qui le personnifient et illuminent la vie musicale de Naples.
Gioachino Rossini (1792/1868) est directeur musical du théâtre San Carlo de 1815 à 1822. Son mandat coïncide avec une production très prolifique qui accélèrera le rayonnement international de cette maison d’opéra. Il y compose des opéras-bouffes comme Le Barbier de Séville(1816), la Cenerentola (1817), et bien d’autres : l’Italienne à Alger, Mosè in Egitto (5 mars 1818), Ricciardo e Zoraide (3 décembre 1818), Ermione (27 mars 1819), La donna del lago (24 octobre 1819), Maometto II (3 décembre 1820), Zelmira (16 février 1822). ("Canzone del Salice " extrait d’Otello de Rossini par Olga Peretyatko - La bellezza del Cante (salice veut dire le saule).
Gaetano Donizetti (1797/1848) succède ensuite à Rossini de 1822 à 1838 et compose au moins 70 opéras. Il consacre la primauté du bel canto. Il n’est pas seulement inspiré mais compose vite : L’élixir d’amour (1832, achevé en moins de 15 jours) et Lucia di Lammermoor (1835, 6 semaines de travail seulement). Les Napolitains le surnomment Dozzinatti (dozzina signifiant douzaine en italien). " Una furtiva lacrima ", air chanté par celui qui incarne le mieux la musique napolitaine : Luciano Pavarotti * dans « l’Elixir d’Amore » de Donizetti.
Vincenzo Bellini (1801/1835), né à Catane, séjourne à Naples de 1819 à 1826. Il fait son apprentissage au conservatoire de la ville. Il enregistre sa première commande pour le San Carlo où il y donnera Bianca et Fernando (1826) puis écrit, entre autres, Norma (1831), La sonnambula(1831) et I puritani (1835) " Non Credea Mirato " (Acte 2 Renée Fleming, Album bel Canto).
Il compte aussi dans son répertoire de nombreuses chansons populaires "Ma rendi pur contento" chanté par Cecilia Bartoli (Live in Italie JY Thibaudet ») et nous conduit au pied des collines du Vomero, dans les quartiers les plus pauvres où l’on chante et sautille au son de tarentelles endiablées, inséparables de la mythologie napolitaine.
Paradoxalement, la Tarentelle provient d’une danse religieuse, notamment la « Tammurriata », originaire du Salento, dont la pulsation est effrénée. "La pizzicarelle" par l’Arpeggiata.
Ce nom vient du mot, tammorra, nom d’un grand tambour sur cadre chargé de cymbales.
La mélodie est uniquement prise en charge par les chanteurs qui se relayaient et varient leurs voix pour improviser autour de motifs et de textes traditionnels. Les tammurriates sont notamment jouées durant la semaine de Pâques, dans les villages au pied du Vésuve. La musique et la danse dégagent alors un climat particulier qui mêle sacré et profane.
Plus généralement, la tarentelle rythme les chants traditionnels qui remontent à l’aube de l’histoire de cette cité, comme  la Tarentella di Gargano qu’on ne sait pas dater : "capella della pieta" de Turchini (chanté par Pino di Vittorio) ou le célèbre «Guarrracino », un air traditionnel de la fin des années 1700 qui narre une histoire d'amour et de querelles entre poissons. "Le guarracino " (anonyme) Romano Zanotti, (Chansons napolitaines de 1650 à 1987).
 Plus récemment, s’est imposée la Tarentella Napoletana qui, comme son nom l'indique, naquit à Naples. On en retrouve un exemple dans " La danza" de Gioachino Rossini, extrait de ses Soirées Musicales(1830–1835). Elle est interprétée par Juan Diego Florès (mon 3ème prix*).     
 
À ces quelques exemples, s'ajoutent de nombreux autres types de tarentelles que les  compositeurs classiques ont incorporés dans leurs productions: Frédéric Chopin, Franz Schubert (finale de la troisième symphonie), Georges Bizet, Camille Saint-Saëns, Jules Massenet, Ruggero Leoncavallo, Gabriel Fauré, Claude Debussy, Franz Liszt , Igor Stravinski.
Une rencontre fructueuse venait donc de se produire à Naples, entre ses racines culturelles les plus profondes et le mouvement européen d’évolution des formes de la musique. « Le bel Canto » a puisé dans le style des saltimbanques de la « cité du soleil » qui, eux-mêmes, vulgarisaient les grands airs d’opéra. La chanson napolitaine est à la fois l’héritière et l’inspiratrice de ces influences réciproques dont les ténors italiens ou latins dotés de timbres ensoleillés restent les interprètes les plus convaincants*.    
 
*J’ai fait passer un concours de chant à tous nos grands ténors. Le résultat est le suivant :  Luciano Pavarotti a remporté la médaille d’or, Vittorio Grigolo, le 2eme prix et Juan Diego Flores, le 3éme ! Ils ont, tous 3, été engagés pour illustrer cette présentation et votre plaisir

 


IV/ L’AGE D’OR : LA CHANSON NAPOLITAINE
 

Au XIXème et jusqu’à la moitié du XXème siècle, la production de chansons bat son plein.        Les paroliers de cette époque sont souvent des poètes de grande envergure, comme Salvatore Di Giacomo (1860/1934), Libero Bovio (1883/1942), Eduardo Di Capua (1865/1917, auteur de ‘O sole mio) et E. A. Mario (1884/1961) qui publie près de 2000 textes, dont la célébrissime « Santa Lucia Luntana ». Les musiques sont composées par des musiciens brillants, parmi lesquels on compte aussi des noms illustres comme Donizetti, Bellini, Ruggero Leoncavallo (1857/1919) qui signe l’opéra Pagliacci.
 
Les auteurs de ces chansons sont, pour la plupart, issus de milieux cultivés. Tout en s’inspirant des chants populaires, ils modernisent le langage et, dans un sens, l’ennoblissent en le rendant plus compréhensible. Un aristocrate français, Guillaume Cottrau (1797/1847), arrivé à Naples à la suite de Napoléon, édite ces chansons, encouragé par son ami Donizetti. C’est lui qui amorce ce phénomène créatif, jusqu’alors unique dans l’histoire. Son fils Théodore (1827/1879), né à Naples, transcrira et traduira en italien une chanson ancienne, "Santa Lucia ", la rivale de ‘O Sole mio. « Santa Lucia » (Pavarotti - Les 50 triomphes). Cette ritournelle, présentée comme   une barcarole est la première de ce genre à être adaptée en langue italienne durant le Risorgimento. Elle évoque une vue pittoresque sur la mer du Borgo Santa Lucia, un quartier de Naples. 
 "A Vuchella "(Pavarotti - Les 50 triomphes.) Cette rengaine compare la bouche de la femme à une pétale de rose. Le texte de Gabriele d’Annunzio qui n'appartient pas à l'ancienne tradition lyrique napolitaine des XVIIe /XVIIIe siècle, est dédié au compositeur Francesco Tosti (1846/1916).
"Mattinata " (Leoncavallo - Vittorio Grigolo) est composée  par Ruggero Leoncavallo  pour Enrico Caruso (1873/1921) qui a été le premier à l’enregistrer en 1904 avec le compositeur au piano. Depuis, elle est souvent choisie comme pièce favorite dans les programmes de récitals.
D’après les spécialistes, ces chansons jettent les bases de toute la musique légère à venir. Certaines d’entre elles ont voyagé d’un bout à l’autre de la planète dans la valise des plus grands ténors du monde. « ‘O sole mio », et « Funiculì Funiculà », ont même fait partie du répertoire des cœurs de l’Armée Rouge. Ces chansons englobées ou pas dans des œuvres plus volumineuses, souvent opératiques, constituent un art à part entière qui va fonder la notoriété et l’identité intemporelle de Naples. S’accélérait ainsi le processus syncrétique associant des formes d’arts bruts et des disciplines plus élitistes.
 L’inégalé Enrico Caruso, lui aussi Napolitain, émigré aux Etats-Unis, contribua en grande partie au succès retentissant de ces chansons outre Atlantique, grâce aussi aux nombreux ressortissants italiens tourmentés par le mal du pays. Né et mort à Naples (1873/1921), Caruso demeure pour certains le ténor des ténors. En 1897, Il se rend chez le compositeur Puccini pour passer une audition. Le maestro s'écrie alors : « Ma parole, c'est Dieu qui vous envoie ! ». "Fenesta che luciva" (Album Enrico Caruso titre Santa Lucia). Cette complainte est  réorchestrée par Bellini pour la Somnanbula, à partir d’une mélodie napolitaine du XVIIe siècle. Elle fait partie de la bande originale du film The Decameron de Pier Paolo Pasolini  qui l’avait déjà utilisée dans son premier film Accattone .  
"Catari" (Vittorio Grigolo). Découvrons cette célèbre romance dont le parolier est le poète Riccardo Cordiferro (1875/1940) et le compositeur, Salvatore Cardillo (1874/1947). Enrico Caruso la fit connaître en 1911. Les enregistrements de Caruso n’étant pas très audibles, c’est la version de Vittorio Grigolo que j’ai sélectionnée.
 
Une des plus célèbres chansons du folklore napolitain est l’immortelle « Funiculì, Funiculà », composée en 1880 par Luigi Denza (1846-1922) sur des paroles de Giuseppe Turco (1846/1907). Elle est exécutée lors de la Festa di Piedigrotta (fête populaire napolitaine qui a lieu chaque année en septembre). Il s'agit en réalité d'un message publicitaire en vue de convaincre les touristes, et les napolitains eux-mêmes, à emprunter le funiculaire mis en service en 1880 qui les conduisaient tout près du très redouté volcan. Les paroles sont à double sens : un jeune homme implore sa belle de ne pas craindre le feu dont il brûle pour elle pour s'en approcher davantage ! "Funiculi. Funicula" (Andréa Bocelli - Album Incanto).
 
Ce fut un tel triomphe que les Editions Ricordi en vendirent plus d'un million d'exemplaires en une seule année. Rimski-Korsakov en conçu une version orchestrale et Richard Strauss l'inséra dans son poème symphonique Aus Italien, op. 16 (1886). Nouvelle hybridation historique.
A Naples, c’est le peuple qui se charge de promouvoir les chansons dès qu’elles sont achevées. Un titre qui ne passe pas par le prisme de la rue tombe dans l’oubli. On imprime les paroles sur des feuillets, revendus aux touristes. De petits orchestres ambulants, appelés « posteggiatori », suivent un itinéraire de cafés ou de restaurants et répandent la découverte les chansons qu’ils se sont appropriées. Ces posteggiatori sont en fait les dignes successeurs des chanteurs de rue qui animent la vie nocturne napolitaine. Certains d’entre eux, comme aux siècles passés, sont aussi auteurs-compositeurs et interprètent leurs propres créations qui peuvent finir par alimenter une partition d’opéra.
"A marechiare " (Romano Zanotti - Album chansons napolitaines de 1680 à 1987). Marechiaro est un petit port de pêche situé dans le quartier de Posillipo à Naples. Ce lieu, symbole de la « Dolce Vita » dans les années 1960, tient sa renommée de ses fréquentations hollywoodiennes ou de ses restaurants à poissons ouverts sur le splendide panorama de la baie, avec en arrière-plan le Vésuve, la péninsule de Sorrente et l'île de Capri.

 

V/ L’ENTRE-DEUX GUERRES. BONJOUR TRISTESSE
 
La 1ère guerre mondiale fit des ravages. Une chanson en témoigne "O surdato i’nmarurato" (Vittorio grigolo) écrite par Aniello Califano (1870/1919). Elle décrit la détresse d’un soldat qui se bat au front pendant cette guerre et souffre de la distance le séparant de sa bien-aimée. Certain qu’il ne reviendra pas, il lui avoue être son premier et dernier amour.
La crise économique accentue une tendance déjà observée depuis plusieurs décennies : l'émigration des travailleurs du sud de l'Italie vers d'autres pays européens et surtout vers l'Amérique du nord.
"Torna Surriente "(Lucianno Pavarotti) fut composée, en 1902, par Ernesto de Curtis (1875/1937) sur des paroles, en napolitain, de son frère, Giambattista (1860/1926), en l'honneur du politicien Giuseppe Zanardelli (1826/1903). Il s’agissait de le faire revenir à Sorrente  (Surriento en napolitain), car il y avait séjourné pour des vacances avant qu’il accède à la fonction de Président du Conseil. A ce poste, il aurait pu aider à reconstruire cette ville tombée en plein décrépitude. Le ton très sombre de cette chanson, qui circule à partir du début du siècle, est prémonitoire.
Après 1918, de nombreux témoignages expriment la frustration et la détresse des émigrés qui pleurent leur patrie perdue.
« Non ti scordare di me » (Vitttorio Grigolo - Album Arrivederci) en est un émouvant témoignage. Un immigré qui vit dans un pays froid, sans soleil, supplie sa bien-aimée de ne pas l’oublier. Cette chanson sera créée par le ténor Mario Lanza (1921/1959) alors installé aux Etats -Unis.   
Dans cette période fort difficile pour cette cité rongée par la pauvreté, de multiples auteurs et compositeurs font ainsi le récit, en chansons, de l’épopée des napolitains. L’assemblage de leurs différentes ritournelles, rengaines, ou romances, déplorant cette période tragique, aboutit à une sorte de chanson de geste romanesque, composite et spontanée qui pourrait inspirer un magnifique spectacle opératique ayant cette ville pour thème.
 Pas étonnant que ces discours épiques recueillent un consensus local ou suscitent un sentiment compassionnel international. De tels phénomènes de sympathie peuvent aussi expliquer le succès mondial de la musique napolitaine. Les fractures sociales ne disparaissent pas, bien entendu, mais les chansons napolitaines agissent comme autant d’hymnes ou d’étendards réunissant tous ceux qui s’identifient à leur mère patrie. Ce répertoire agit en définitive sur son environnement sociétal comme une équipe de football victorieuse !        

VI/ LES TEMPS MODERNES (DE 1945 À NOS JOURS). L’ESPOIR RENAÎT

 

La 2ème guerre mondiale, avec son cortège de destructions et d'atrocités, entraine des changements importants. Par exemple, ce chant, "Tamuriata nera" (Compafirma di canto populare - album essential), comportant des réminiscences d’une ancienne complainte, relate le parcours d'une femme qui donne naissance à un bébé coloré, conçue avec un soldat pendant l'occupation américaine. Cette dernière accepte cependant l'enfant, fort de son amour maternel.
Il faut dire que pendant la guerre, la prostitution fut le seul recours pour de nombreuses familles dans la misère.
Dans les années 50, les titres se font plus légers comme Guaglione qui sera diffusé en France sous le titre italien de "Bambino" et y connaîtra un succès considérable. Mise en musique par Giuseppe Fanciulli (1915/1973) sur des paroles de Nicola Salerno (1910/1969), cette chanson est  présentée pour la première fois au quatrième Festival de Naples et  retransmis sur les ondes de la radio italienne en 1956. Son texte décrit le comportement d’un garçon amoureux cherchant à attirer l'attention d'une fille qui ne daigne pas lui répondre. Il ne mange plus, ne dort plus, passe et repasse sous le balcon de la bien aimée. Le narrateur lui conseille de retourner chez sa mère et d'aller jouer au ballon : « pour les femmes et pè te 'nguajà (« pour te ruiner »), il sera toujours temps ».
Dans les années 1960, Domenico Modugno (1928/1994) signera plusieurs mélodies en langue napolitaine : "strada n'fosa" (route mouillée), "resta cu me" et surtout "Lazarella", une spirituelle composition toute frémissante illustrant les bruits de Naples.
Après la tristesse, l’espoir renaît. Les genres classiques et variétés se croisent encore.

 

VII/ CONCLUSION : UN GENRE UNIVERSEL
 

La chanson napolitaine constitue le produit d’une histoire dans lequel les multiples catégories de musiques se sont fondues. C’est pourquoi elle conserve une immense richesse et un très fort enracinement culturel ou ancestral. Le dialecte napolitain, véritable langue toujours parlée, est à l’image de Naples, foisonnant, tourbillonnant, la misère n’excluant pas la joie de vivre. Il confère une couleur singulière à cette musique.
Loin d'être un simple divertissement folklorique, elle s'est ouverte aux frontières du monde entier. Ainsi, au Japon, des personnes ne prononçant pas un mot d'italien (ni, a fortiori, le napolitain...) chantent, intégralement et de mémoire, les plus célèbres mélopées napolitaines, dans leur dialecte original ! Elles figurent au répertoire des plus grands chanteurs d’opéra (E. Caruso, P. Domingo, J. Carreras, L. Pavarotti, A. Bocelli, R. Alagna …) et même de variétés (Dalida, Florent Pagny, Elton John, Franck Sinatra, Tino Rossi, "Surrender " (Elvis Presley)
Et il s'en écrit toujours. Très récemment, en 1986, Lucio Dalla (1943/2012) rend hommage à toutes ces chansons napolitaines et intitule son titre Caruso "Caruso" (Lucio Dalla), qu’on peut considérer comme cette chanson de geste dont nous parlions. Reprise par tous les grands interprètes actuels, sa gloire est planétaire.
En définitive, chantée dans les cafés ou à l’opéra, par des divas lyriques ou les stars du showbiz, intégrée dans les partitions  et livrets des opéras, écrite par des compositeurs classiques ou des chanteurs des rues, écoutée aussi bien par le peuple que par les élites, popularisant dans le monde entier la ville de Naples, au même titre que la pizza, la chanson Napolitaine, s’est naturellement érigée en hymne fédérateur et a opéré le miracle de donner le jour à un genre unique : la musique qui touche le « chœur » universel de nos cœurs.  "O sole mio " par Les 3 ténors - Carrera, Domingo et Pavarotti.

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