CINQUIÈME ÉPISODE

Chères amies, chers amis,

Nous nous souvenons de cette phrase prononcée par le Duc Orsino dans la pièce de Shakespeare, « La Nuit Des Rois » : « if music be the food of love, play on ».
Nous toutes et tous, avons certainement à notre manière répété la même chose à de multiples occasions ou lors de nos entreprises de séduction !   

Mais la musique, c’est beaucoup plus encore : une nourriture que ne fait pas grossir et qui allonge la vie; ou encore, un élixir, un philtre, un carburant, une huile essentielle, autant de substantifs qui ne suffisent toujours pas à la qualifier; comparons là alors à une sorte d’ambroisie virtuelle qui nous accompagne à tous les moments de notre existence publique ou intime, et particulièrement en ces temps de réduction de notre espace vital pour nous ouvrir des étendues  infinies ?

Arrêtons là cette vaine tentative de définition et posons-nous cette question : par quelle magie exerce-t-elle un tel rôle ? Pourquoi un tel pouvoir sur nous ?  

Nous vous soumettons aujourd’hui une modeste réponse, en musique évidemment ! Mais n’hésitez pas à réagir, à nous contredire ou à contribuer afin que la musique suscite un débat au moins aussi intense que la passion qu’elle inspire !
 


Renato Sorgato, Patrick Canac

Cliquez sur les textes soulignés et écoutez...

LA MUSIQUE ADOUCIT-ELLE LES MŒURS ?
 POURQUOI UN TEL POUVOIR ?



SOMMAIRE

L’HOMME EST UNE « ESPÈCE MUSICALE »
MUSIQUE ET SOCIÉTÉ
MUSIQUE ET HOMME
LA MUSIQUE ET SON MYSTÈRE
 

1. Bach : Messe en si - Agnus dei,

 

La " Messe en si " de Bach me touche beaucoup, elle magnifie ma passion pour la musique. Son " Agnus Dei " que j’emporterais sur une île déserte, m’a encouragé à me lancer dans une aventure incertaine : revisiter 3 000 ans de relations complexes entre émetteur et récepteur d’ondes sonores. Cette modeste restitution se limite à notre civilisation occidentale judéo-chrétienne, par ignorance des autres, sans nul doute tout aussi intéressantes. Espérant qu’on pardonnera ma vanité d’aborder un sujet aussi ambitieux, je préviens un indulgent lecteur que ses critiques sont les bienvenues.
La musique revêt cette faculté exceptionnelle de nous émouvoir, de nous transporter. Elle agit sur nos affects, mais aussi sur nos corps. « On entend avec nos muscles » écrivait Nietzche.
Comment explique-t-on un tel pouvoir, supérieur à celui qu’exercent sur nous les autres disciplines artistiques ?



L’HOMME EST UNE « ESPÈCE MUSICALE »

Physiologiquement, l’homme est conçu pour recevoir les sons qui font partie intégrante de la vie naturelle. Ces derniers remplissent une fonction adaptative, comme, par exemple, les gazouillis d’oiseaux. Source d’inspiration ou d’imitation des compositeurs, leurs pépiements servent à marquer un territoire, faire la cour, prévenir du danger, annoncer une agression …
 

2. Alabiev : Le Rossignol

Mais pas seulement, sinon la musique resterait cantonnée aux sonneries militaires ou à celles de nos téléphones portables !

3. Vivaldi : Juditha - Ouverture

L’explication fonctionnelle n’est donc pas suffisante. Darwin reconnaissait que l’imitation des volatiles a eu une influence. Il rajoutait cependant que le savoir faire du musicien et son aptitude à procurer une réaction psychologique sont dépourvus de toute utilité directe.
 « La musique pourrait disparaître de notre espèce, le reste de notre vie serait inchangé » confirme le psychologue Steven Pinker qui démontre que notre relation à la musique puise dans le jeu de plusieurs systèmes cérébraux qui se seraient précédemment développés à d’autres fins. Il n’y a pas de centre unique de la musique dans le cerveau. Mais, au-delà de cette analyse neurologique, la musique relève aussi de notre lien avec tous les paradigmes culturels. Sans comprendre, ni maîtriser la technique musicale, nous percevons la musique avec une acuité extrême. Elle provoque un effet sur nos comportements ou nos humeurs sans que nous soyons à même de le justifier rationnellement. « Elle exprime, d’une certaine manière, par les sons, avec vérité et précision, l’être, l’essence du monde » remarquait Schopenhauer.

 4. Malher : Symphonie n°5 -  4 ème mouvement


Elle possède peut-être une vertu immanente qui place les hommes dans une position de dépendance intellectuelle, voire d’asservissement, vis-à-vis d’elle …….

 


MUSIQUE ET SOCIÉTÉ

Bien que nous puissions vivre sans elle, la musique est présente dans les civilisations qui ont donné naissance au monde occidental. Ses premières traces se situent dans la période qui succède aux catastrophes naturelles mentionnées dans la bible : « le déluge ».

5. Haydn :  la création - le chaos 

Dans les sociétés primitives où l’individu ne compte pas par rapport au groupe, la musique entoure les coutumes qui cimentent sa cohésion.
Au fur et à mesure que l’homme se distingue en tant qu’être à part entière, la musique évolue dans ses modes d’expression. Elle se manifeste comme un art, à proprement parlé, ses praticiens bénéficiant d’un statut privilégié.
En Mésopotamie, il était d’usage, au moment des conquêtes, d’épargner les musiciens des peuples vaincus et de se les approprier, comme des biens précieux, avec leurs connaissances et talents.
La musique accompagnait les fêtes, les rites religieux et mortuaires, les guerres, les célébrations du pouvoir. Elle constituait un moyen d’instrumentalisation par le sommet de la société des sentiments d'appartenance de sa base ou de ses croyances. Elle participait de l’assujettissement des peuples au régime en place. Son caractère universel allait de soi puisque diffusée à partir d’une autorité légitimée, par une origine considérée comme surnaturelle.
En définitive, confortée en cela par la provenance naturelle des sons, la musique a gagné une reconnaissance universelle pour assumer une fonction autre qu’adaptative, celle d’être un instrument d’intégration des hommes dans leur environnement collectif ; une sorte de drapeau ou de symbole souverain.
Les chrétiens ont marqué un tournant décisif dans l’évolution de la musique et de son influence sur les âmes.
Ils puisent leurs sources dans la musique sacrée juive, les psaumes et celle de la fin de l’antiquité, en même temps qu’ils transcendent la conscience individuelle.
 
6. Chants grégoriens
 
7. Marcello : Psaumes de David
 
Ils développent la notation, perfectionnent les formes, l’expression et l’orchestration, donnent toute sa place au chœur face au soliste. Les formes de la musique religieuse se propagent ensuite en dehors des lieux de culte, puis apparaît la musique profane, dont les sujets portent plus directement sur la vie pastorale et les relations entre individus.
Peu à peu, en même temps que l’individu s’émancipe, d’autres sentiments plus complexes que les louanges au seigneur sont portés par la musique : les rapports amoureux, la jalousie, la tristesse (etc.), avec en particulier l’apparition des madrigaux.

8. Monteverdi :  CD 2 -  n°11

 

En quelque sorte, le romantisme se révèle l’aboutissement de ce lent processus et préfigure le statut contemporain de la musique qui exprime les états d’âme de l’homme citoyen en quête de bonheur individuel.


9. Schubert : Arpeggione - 1er mouvement
 
Alors qu’avons-nous voulu dire ? La musique est une production des hommes en société, une sorte d’étendard, un hymne, qui leur sert de repère. Les sons qu’elle émet forment un des langages de leur conscience collective.
Mais le processus d’affranchissement de l’individu est inexorable. Il revendique bientôt la liberté de pensée, telle qu’elle est définie, par exemple, dans la déclaration universelle de l’homme et du citoyen. Ce mouvement s’applique, bien entendu, aux musiciens, en particulier aux « classiques » qui s’y réfèrent volontairement ou non, en même temps qu’ils acquièrent leur indépendance et jettent aux gémonies leurs prédécesseurs baroques, accusés d’être inféodés aux pouvoirs des anciens régimes.
Tout se résume en ce slogan : « J’écoute donc je suis ! »

 10. Haendel : le messie
  

MUSIQUE ET HOMME 

L’oreille est aussi complexe que l’œil. Les sons pénètrent par les canaux auditifs externes. Ils font vibrer les tympans dont les membranes transmettent leurs mouvements grâce à des osselets qui atteignent un organe en forme d’escargot : la Cochlée. Sa base réagit aux aigus et son sommet aux basses.
Le physiologiste italien, Alfonso Corti, a découvert la structure sensorielle complexe située dans la cochlée appelée depuis l’organe de Corti.
Ce dernier contient 3 500 cellules ciliées internes qui constituent nos plus profonds récepteurs auditifs qui permettent d’entendre 1 400 sons et de les discriminer.
C’est à partir de cet organe que les fibres nerveuses transmettent les sons vers le cerveau.  On passe alors de l’anatomie à la psychologie de la perception. C’est à ce stade qu’intervient la notion de tonalité qui renvoie à la compréhension par un individu de son environnement humain et social.
 Par exemple, nous tendons à associer les voies aiguës à des êtres surnaturels ou inaccessibles :

 11. Mozart : La flûte enchantée - Air de la reine de la nuit

Les compositeurs ont bien assimilé quel effet perceptif avaient les différentes tessitures. Certains ont établi une gradation, des aiguës aux basses, permettant de discriminer des profils de personnalités ou de caractère dans un cadre moral, social ou psychologique : des purs jeunes et vertueux aux méchants ou aux sages, forcément d’un grand âge, leur voix s’assombrissant au fur et à mesure de la descente du bien vers le mal, de la jeunesse vers la vieillesse, de l’innocence vers la culpabilité.

12. Händel  : Acis et Galatée - O ruddier than the cherry

Le cerveau réagit toutefois de façon plus complexe. L’expérience sonore se distingue des autres sollicitations sensorielles, en ce sens que le cerveau est capable de créer une sorte d’échelle de réactions à mettre en correspondance avec des séries de notes. Cette échelle est complètement attachée à l’individu et sa personnalité.
On pourrait imaginer une sorte de lexique de corrélations entre un accord et une émotion qui serait universellement valable. Les compositeurs baroques l’avaient établi. Cela rejoint aussi les conventions de l’opéra.

13. Purcell: Didon et Enée - Le lamento de Didon
 
Et c’est vrai aujourd’hui pour la musique vivante :

14. Enchantée Julia:  Éteins la lumièr


Le système occidental de la musique a finalement codifié notre hiérarchie des perceptions, en leur appliquant les tonalités, chacune renvoyant à certaines sensibilités. Nous sommes, en effet, touchés par la couleur des notes : par exemple, la tonalité mineure plutôt mélancolique ou la majeure plus emphatique, solennelle, brillante.

15. Vivaldi : Concerto RV 222 D Major

16. Vivaldi : The Four seasons - Summer Presto

 

Mais cela n’est pas aussi mécanique, car chaque compositeur apporte sa propre empreinte :

Bach, un ré mineur plutôt solennel :
17. Bach : Prélude et Fugue in C minor

Mozart, le do mineur suscite l’angoisse :
18. Mozart : Adagio et Fugue en ut mineur K. 546 


Mais ce mode peut aussi personnifier la colère divine :
19. Mozart : Requiem - Dies Irae 

 

20. Verdi :  Requiem - 2 Dies Irae 

Les tonalités en majeur soulignent aussi la fraternité :
 21. Mozart : la flûte enchantée - Ouverture 


Ce thème est, bien sûr, relayé par les romantiques. On le retrouve chez Beethoven célébrant le bienfaiteur de l’humanité dans sa symphonie héroïque ou dans l’ouverture de Fidelio qui conjugue le thème de l’aspiration à la liberté avec un hommage à la fidélité conjugale :
22. Beethoven : Symphonie no. 3  - "EROICA"  


 Le caractère universel d’une gamme des émotions est néanmoins contredit par la diversité des inspirations, des messages des compositeurs et des ressentis personnels des auditeurs.
La musique n’est donc pas assimilable seulement à un guide de conscience à l’écoute duquel chacun réagirait de façon uniforme.
Reconnaissons néanmoins ce paradoxe que, malgré nos sensibilités différentes, la musique, ou les musiques, ont sur nous un effet évident. Tour à tour, elles nous bouleversent, nous exaltent, nous enthousiasment, nous poussent aux larmes….
Ainsi donc, la musique éveille ou entretient notre conscience individuelle ou collective, avec d’autant plus d’efficacité que nos organismes sont prédestinés à l’écoute et nos cortex totalement réceptifs aux messages subliminaux des compositeurs. Risquons-nous à prononcer ce second aphorisme : « J’écoute donc je sens ! »
De nombreuses expériences de musicothérapie démontrent les effets de la musique sur des patients. Des témoignages, rapportent aussi des expériences cliniques qui attestent cette influence mystérieuse que les analyses rationnelles ne suffisent pas à expliquer.
Nous avons passé en revue l’émetteur et le récepteur de ces ondes qui nous transportent. Mais il faut bien que celles-ci soient dotées d’une dimension intrinsèque, infiniment puissante, de plus, indéchiffrable, pour provoquer tant de réactions. Ce fluide invisible, le compositeur a su l’appréhender consciemment ou inconsciemment et transmettre son emprise sur nos esprits.
Il y a surement un lien de cause à effet entre cette capacité à nous émouvoir et le fait d’accéder à la postérité, donc à l’immortalité !

23. Strauss : Also sprach Zarathustra / Dudamel

 
LA MUSIQUE ET SON MYSTÈRE

Kant lui attribue une force dite « apodictique », c'est-à-dire une force nécessaire qui se manifeste dans le sensible de l’homme et dans l’émotion raisonnée.
Cette force, Beethoven nous la suggère quand il introduit le silence, le contraire du son dans sa musique.
24. Beethoven : Symphony No. 9 - Mvt. 4


Le son s’interrompt, mais nous entendons encore et demeurons sous l’empire des ondes qui nous pénètrent.
Les philosophes de l’antiquité ont parlé de la musique des sphères célestes qui trouverait son origine dans le cosmos. Elle serait plus belle parce qu’elle respecterait la pureté de certaines formes mathématiques. C’est peut-être elle que les compositeurs contemporains cherchent à identifier en nous livrant des résultats sonores déconcertants.
Cette musique suprême n’est pas audible prétend Aristote. En réalité, il n’y a pas de silence. Nous baignons malgré nous dans ces sonorités célestes que nous n’entendons pas par accoutumance. Nous les percevons intuitivement en même temps, après, ou en souvenir de nos écoutes. Nos émois en résultent. Alors que cette onde cosmique nous élève au-delà de nos sens, nous avons la révélation de nous reconnaître dans le monde des humains. Nous éprouvons finalement encore plus : une double révélation, celle qui nous émerveille et nous rassure dans nos chairs, pendant que l’autre, l’intuition des sphères, nous transporte sur le chemin de la transcendance !
A son époque, Shakespeare avait peut-être eu cette prémonition géniale quand il annonçait : « La musique est la nourriture de l’Amour. »

25. Purcell :  The Fairy Queen, Z. 629 -  Act II: "Hush, no more" (Sleep) 

 

D’autres, comme Mozart, nous feront sentir, par des voix (ou voies) presque surnaturelles, que la musique est la démonstration de l’existence de Dieu.

Et bien écoutons maintenant !
 
 26. Mozart : "et incarnatus est " 

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