NEUVIÈME ÉPISODE

Chères amies, chers amis,

 

Alain Gatimel fait la démonstration que même un agnostique peut composer une sublime musique sacrée. Il nous apprend que Rossini avait cependant une arrière-pensée qu’il exprima lors de l’écriture de sa fameuse Petite messe solennelle. Ne sait-on jamais ? Malgré une vie de mécréant, un simple petit cadeau au « Très-Haut » pourrait prédisposer ce dernier à accorder au compositeur une simple petite place au paradis. Voilà une application pionnière du principe de précaution, la Petite messe solennelle constituant une sorte de prime d’assurance tous risques pour le voyage final de Rossini vers le royaume des cieux ; mais seulement dans le cas où il existerait !



Renato Sorgato, Patrick Canac 

Cliquez sur les textes soulignés et écoutez...

Le grand public connait Rossini pour ses multiples opéras bouffes ou sérias, un peu moins pour ses œuvres liturgiques.  Et pourtant, chacune mérite une attention particulière, soit par la virtuosité et l'inventivité de l'écriture pour sa première messe et le Stabat mater, soit pour l'originalité, et surtout la modernité avant-gardiste d'un auteur qui a 71 ans lorsqu'il écrit sa petite messe solennelle.

Chacune de ces 3 œuvres est empreinte d'une grande sensibilité.  Même sur des textes religieux, Rossini laisse percer son tempérament rénovateur et surtout sa personnalité latine, choses que lui reprocheront beaucoup de critiques de culture luthérienne (Wagner).
Rossini était agnostique et, pour lui, dieu (celui des chrétiens) était un fait social évident, il était là. Une belle trouvaille somme toute, Rossini le considérait comme un interlocuteur à part entière, même s'il s'adressait à lui avec familiarité comme nous le verrons dans sa présentation de la Petite messe solennelle.

Ce texte, adressé à dieu en personne, vaut son pesant d'or d'humour et d'espièglerie. Donc Rossini, même si son esprit religieux vagabondait plutôt du côté d'Epicure, a écrit 3 chefs-d ‘œuvres liturgiques :
La Missa de gloria,
Le Stabat mater 
La Petite messe solennelle. 

A la fin de sa vie, il écrivit parmi ce qu'il appelait ses "péchés de vieillesse" quelques Tantum Ergo, Kirie, Gloria qui sont des pièces isolées sans aucune unité de style et d'orchestration, dont l'addition ne peut donner un opus.

Les 2 messes et le Stabat mater répondent à des commandes contre espèces sonnantes et trébuchantes, Rossini était un homme d'affaires redoutable !!!  

 I : La missa de gloria
Écrite en 1820, Rossini avait 28 ans et déjà 30 farces et opéras à son actif. Il était un compositeur incontournable qui jouissait d'une grande réputation. Il était établi à Naples qui au 19°siècle était la ville de la musique dans les états Italiens. Cette messe répond à une commande de la confraternité de St Louis pour la fête des 7 douleurs de la vierge. C'est donc une œuvre de circonstance. Elle répond à la tradition napolitaine de l'époque qui voulait que ne soient chantés que le Kyrie et le Gloria, d'où le nom de la messe. Pour la petite histoire, c'est pour cette mème fête que Pergolèse, presque un siècle auparavant avait écrit son célèbre Stabat mater.
La partition de cette messe fut perdue, comme pratiquement toutes celles de Rossini et ne fut retrouvée qu'en 1970. Elle est écrite pour 5 solistes : 2 ténors, basse, alto, soprano, chœur et orchestre.

La missa de gloria


 
 2 : Le stabat mater
Depuis "Guillaume Tell" en 1829 Rossini a volontairement cessé d'écrire pour l'opéra. Il ne produira plus jusqu'à sa mort en 1868 que 3 œuvres complètes : une cantate, "Giovanna d'arco", le "Stabat mater" et "la Petite Messe Solennelle". Il ne cesse pas de composer mais ce sont de courtes pièces, sans prétention, et surtout pas destinées à être jouées en public. Ses péchés de vieillesse, selon son expression.
  Le Stabat mater (on devrait dire les 2 Stabat mater) est le fruit d'une commande. Rossini effectuait un voyage en Espagne avec un ami banquier et comme par hasard propriétaire du Château Margaux dans le bordelais. Cet ami le mit en relation avec l'archidiacre de Madrid, Don Fernandez de Varela, qui lui passa commande pour la composition d'un Stabat Mater. Nous sommes en 1832. Rossini se met au travail, mais au 6°morceau, il tombe malade(catarrhe) et ne peut poursuivre. Il confie donc le reste de l'écriture à un de ses anciens camarades d'étude Giovani Tadolini qui termine l'œuvre, jouée pour la première fois à Madrid en 1833. Personne, à part les auteurs, n'est au courant de la supercherie. Don Varela, le commanditaire, meurt en 1837. Ses exécuteurs testamentaires vendent la partition à l'éditeur parisien Aulanier. Rossini l'apprend et de peur que son nom, à Paris, soit inscrit au bas d'une partition en partie insignifiante (la partie écrite par Tadolini). Il se remet au travail et reprend les morceaux de Tadolini. Il achève donc son propre Stabat Mater et vend sa partition à son propre éditeur : Troupenas. Le premier éditeur, Aulanier, intente un procès en contre façon à Troupenas, qui finit par avoir gain de cause. En décembre 1841, soit 8 ans après, au théâtre des Italiens, le Stabat Materde Rossini est créé, avec beaucoup de succès, pour la 2° fois. Deux mois plus tard Gaetano Donizetti dirigera la première en Italie.
 Le Stabat mater est un texte écrit au 13°siècle par un franciscain, Jacomo Todi. C'est une série de tercets qui exprime dans les premières strophes la douleur de Marie au pied de la croix où agonise son fils, et dans les dernières, la supplique du pécheur pour être protégé le jour du jugement dernier. Une multitude d'auteurs a mis en musique ce texte. Les deux derniers en date que j'ai trouvés sont Philippe Hersant en 2012 (pour 10 voix et viole de gambe) et James mac Millan en 2015.

Le Stabat mater  
 
« L'amen » mérite une remarque, il comporte trois parties distinctes. Rossini revient au théâtre. Il imagine la scène : Marie est au pied de la croix, elle crie sa douleur (1° partie), puis elle fait silence car elle voit que son fils va parler, elle écoute et entend « père pourquoi m'as-tu abandonné ? » (2°partie), et Marie n'exprime plus de la douleur mais pousse un cri de colère et de fureur (3° partie).
 

 3 : La petite messe solennelle
La Petite messe solennelle composée en 1863 pour répondre à la commande du comte Pillet-Wills et dédicacée à la comtesse.
Elle est écrite pour 12 chanteurs, 2 pianos, 1 harmonium.
La première a lieu en la chapelle privée de la comtesse le 14 mars 1864. La messe est interrompue en son milieu pour qu'un repas soit servi, tout le monde, exécutants et spectateurs, passent à table, déjeunent, et la messe reprend !!
Pourquoi 12 chanteurs ? Pour qu'il n'y ait pas de Judas à table ! Rossini s'en explique lui mème dans le préambule qu'il écrit sur la première page de la partition où il s'adresse à dieu : « Petite messe solennelle à 4 parties, avec accompagnement de 2 pianos et harmonium, composé pour ma villégiature de Passy. Douze chanteurs de trois sexes hommes, femmes et castrats seront suffisants pour son exécution, savoir 8 pour les chœurs, 4 pour les solos, total 12 chérubins. Bon Dieu, pardonne-moi le rapprochement suivant : douze ainsi sont les apôtres dans le célèbre coup de mâchoire à fresque par Léonard, dit : La Cène, qui le croirait. Il y a parmi tes disciples de ceux qui prennent de fausses notes !  Seigneur, rassure-toi, j'assure qu'il n'y a pas de Judas à mon déjeuner et que les miens y chanteront juste et con amore tes louanges et cette composition qui est hélas ! le dernier péché mortel de ma vieillesse. » 
Et en fin de partition Rossini conclut : « Bon Dieu la voilà terminée cette pauvre petite messe. Est-ce bien de la musique sacrée que je viens de faire ou de la sacrée musique ? J'étais né pour l'opéra buffa, tu le sais bien !  Peu de science, un peu de cœur, tout est là. Sois donc béni et accorde-moi le paradis ».
Nous allons donc écouter un peu de cette messe de salon plus que d'église, mais dont l'originalité et surtout la modernité en font une exception dans la musique liturgique, certains critiques traitent cette petite messe « d’opéra liturgique ».
Le Kyrie, pour ceux qui s'en souviennent, servit de musique d'accompagnement à la chorégraphie de Phillipe Decouflé lors de la cérémonie d'ouverture des jeux olympiques d'Albertville en 1992. La messe s’achève avec l'Agnus dei chanté par la voix favorite de Rossini, la tessiture contre-alto. Fin de messe toute en douceur, qui se termine par une supplique poignante jusqu'à la dernière note de piano.  

La petite messe solennelle 

L’œuvre a été donnée par Les Musicales le 8 août 2018, à la carrière des Taillades.


Alain Gatimel

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