SEIZIÈME ÉPISODE

CONFÉRENCE MUSICO VIRUS DU SAMEDI 13 FÉVRIER 2021

 

Michel Seguy a décidé de braver l’épidémie et de partir en voyage : en Russie pour nous en faire découvrir la musique. Il a choisi la plus russe des russes, celle dont l’identité nationale est affirmée par les 5 compositeurs qu’il nous présente. Ces pionniers d’une expression musicale savante patriotique ont résisté face au mouvement chambriste, symphonique ou lyrique qui envahit l’Europe de leur vivant et qui finit par emporter dans son sillage leur compatriote, Tchaïkovski.

Il y a aussi deux points qui nous interpellent. Ces 5 personnages, paradoxalement tous autodidactes, ont établi les bases du patrimoine musical russe qui est enseigné aujourd’hui dans tous les conservatoires ou joué dans toutes les salles de concert du monde. Ils revendiquèrent, de plus, une inspiration puisant dans le répertoire folklorique de leur pays qui ne peut se prévaloir d’une véritable histoire de sa musique au sens où nous l’entendons. Cela vient confirmer un postulat qui nous tient cœur que la musique s’impose comme un art universel, savant ou pas, populaire ou pas, occidental ou pas, russe ou pas, l’important étant quelle touche notre âme qui devient russe à l’écoute de Moussorgski ou de ses compères.

A vos écoutes,

Renato Sorgato, Patrick Canac

Cliquez sur les textes soulignés et écoutez...

Conseils de lecture : Pour écouter la pièce musicale, cliquer sur le texte souligné.  S’il  apparaît des publicités, cliquer sur la barre « passer les annonces » qui s’affiche en bas à droite quelques secondes après le début. Pour limiter votre temps d’écoute au plus près de l’heure convenue pour les exposés en salle, retenir le temps proposé le plus court. Les dates mentionnées sur les vidéos ne sont pas fiables. Bonne lecture.

SOMMAIRE

De quoi, de qui s’agit-il ?
I Mili Alekseïevitch Balakirev
II Alexander Porfirievitch Borodine
III  César Antonovitch Cui
IV  Modeste Petrovitch Moussorgski, s’écrit souvent Mussorgski
V  Nikolaï Rimski-Korsakov
Pour conclure.
 
 
De quoi, de qui s'agit-il ?  

 

En préparant un exposé sur la musique impressionniste que vous finirez bien par voir un jour, j’ai côtoyé d’assez près le groupe des 5 russe pour avoir l’idée de vous le présenter ici.
Contrairement à l’occident, la musique russe est restée confinée dans le folklore jusqu’à Mikhaïl Glinka qui offre à son pays, en 1836, sa première œuvre classique importante, Une vie pour le Tsar.
Auparavant, la musique populaire, riche et variée, connaissait en Russie un prodigieux développement, notamment compte tenu de l’étendue du territoire.
Il en reste d’ailleurs aujourd’hui de nombreuses pièces entrainantes, gaies ou nostalgiques, encore populaires dans le monde entier, par exemple, Les bateliers de la Volga. Elles sont essentiellement vocales, car la religion orthodoxe interdisait l’usage de l’orgue, supplée par des chœurs et voix graves.
Cette orientation est encore renforcée au milieu du XVIIème siècle, lorsque le patriarche ordonne la destruction de tous les instruments. Ainsi, sur les bords de la Moscova, s’envolent en fumée, flutes, soumos et domras, ces instruments à cordes de la famille des luths.

Mais le peuple russe reste le plus fort et, malgré les réserves de l’église qui voit la musique comme l’émanation de l’enfer, au XIXème siècle, son goût pour les divertissements, bouffonneries et jeux, transmis par la danse et les ballets, ouvre la porte à l’opéra.
Il ne faudra alors qu’un demi-siècle pour qu’une musique classique russe, puissante et évocatrice, se hisse au premier plan des grandes nations musicales. A l’avant garde des courants nouveaux, avec Prokofiev, et surtout Stravinsky, elle exercera même une influence certaine sur la musique occidentale du début du XXème siècle.
 
Le groupe des 5 est l’émanation directe de cette évolution. Il prône avec force conviction une musique basée sur les traditions populaires nationales, détachées des standards occidentaux. Il représente un mouvement romantique nationaliste poursuivant les mêmes objectifs que le cercle d’Abramtsevo et le Renouveau russe, dans les domaines des beaux-arts et de l’architecture.
Il s’appuie sur l’idéal de Glinka, décédé précocement en 1857, et considéré, avec Alexandre Dargomynzsky, comme le fondateur de l’école musicale russe.
 
Sous l’influence de Vladimir Statoff, défenseur d’un art russe authentique, le groupe des 5 est fondé en 1862, pour s’opposer aux tendances occidentales du conservatoire officiel de l’Empire.
 
Tous autodidactes, les 5 confient à César Cui, le plus littéraire d’entre eux, la rédaction du manifeste fondateur de leur groupe qui s’impose rapidement sur la scène musicale russe. Pourtant, le groupe sera dissous en 1870, seulement 8 années plus tard.
Si on observe leur portrait, on est frappé par la noblesse du port de ces 5 compositeurs. Mais évoquons, par ordre alphabétique, chacun de ces  personnages hauts en couleur :

 

I - Mili Alekseïevitch Balakirev est né en 1837, il est le fondateur du groupe. Issu d’une famille modeste, il fait pourtant des études à l’université impériale de Kazan, mais acquiert les bases de son futur métier de compositeur de manière totalement empirique. En 1855, il a 18 ans quand il rencontre Glinka, un évènement qui va déterminer sa vocation.
Il fait peu à peu connaissance avec les autres membres du groupe dont il devient l’âme, même s’il n’en est pas le meilleur compositeur. Son plus grand titre de gloire est d’avoir dirigé, pendant 11 ans, la Chapelle Impériale de Saint Pétersbourg, avec Nikolaï Rimski-Korsakov comme adjoint.
 
De ses 25 œuvres pour piano, et autant de partitions diverses, il ne reste guère que cette pièce virtuose pour clavier, Islamey, sous-titrée ¨Fantaisie orientale¨ dédiée à Nicolaï Rubinstein et Tamara, considéré comme son chef-d’œuvre, l’une de ses 3 œuvres symphoniques pour grand orchestre, sommet du poème symphonique et de l’orientalisme musical russe, ayant influencé notamment Mussorgski pour son Shéhérazade que nous entendrons tout à l’heure.
Les œuvres de Balakirev vous sont sans doute assez peu familières.
 
Islamey, dont le nom est copié sur un air de danse entendu d’un prince circassien, a été écrite après un voyage dans le Caucase. Ses mélodies et tournures nodales orientalisantes expriment la beauté majestueuse d’une nature luxuriante et de ses habitants ¨qui ont fait une impression profonde sur moi¨ comme l’écrit le compositeur.
Par ses exigences, cette œuvre a toujours été considérée comme la plus difficile à jouer, ¨injouable¨ pour 2 des grands pianistes d’aujourd’hui, Abdel Rahman El Bacha et Boris Berëzovski qui vous la propose cependant maintenant.

 

1/ Islamey, Balakirev, par Boris Berëzovski, en entier. 7 mn 26.
 
Tamara est un poème symphonique, également inspiré d’un poème littéraire caucasien.
Il évoque une princesse démoniaque vivant au bord d’un gouffre où, après une nuit de plaisir, elle jette les voyageurs qu’elle a attirés. L'œuvre s'ouvre sur le sourd grondement de la rivière au fond du gouffre, évoqué par les sombres et terrifiants murmures en si mineur des violons et des trombones. Le thème de Tamara mène alors à un chant d'amour paisible. Tout au long de l’œuvre cependant, la menace en si mineur continue à planer. Le poème se referme comme il a commencé, alors que la rivière emporte le corps du malheureux voyageur. Écoutons-en un large extrait, jusqu’au final.


2/ Tamara, Balakirev, par l’Orchestre Symphonique de Montréal, sous la direction de Kent Nagano, morceau retenu : de 13 mn 10 à 20 mn 32. 7 mn 22.   
 

 

II - Alexander Porfirievitch Borodine, né en 1833, est l’enfant naturel d’un prince de 82 ans et d’une mère de 25 ! Dès son plus jeune âge, bien qu’autodidacte, il parle parfaitement le français, l’allemand et le russe bien sûr, joue de la flute, du piano et du violoncelle.
A 7 ans, il compose une polka, un concerto pour flute et piano, à 13 ans, un trio pour 2 violons et violoncelle. Passionné de chimie, il se destine à une carrière de médecin. Engagé à l’hôpital militaire, il rencontre Mussorgski qui s’y fait soigner en tant qu’officier.
Bien que docteur en médecine, trop sensible aux blessures, il quitte son métier et devient professeur de chimie, puis un savant reconnu.
A ce titre, il voyage beaucoup en Europe occidentale, notamment à Heidelberg, où il fait la connaissance de sa future épouse, pianiste talentueuse qui lui fait découvrir Schumann, Chopin, Liszt et Wagner.
A cette occasion, il passe par Paris et rencontre de nombreux érudits avec lesquels il collaborera.
Achevée en 1867, sa Symphonie n°1 en si bémol majeur ne reçoit pas le succès espéré, jusqu’à ce que, 10 ans plus tard, toujours au cours de déplacements liés à sa carrière scientifique, il retrouve Franz Liszt qui la joue avec un grand succès cette fois.
Pour le remercier, il compose l’une de ses œuvres maîtresses les plus jouées, le poème symphonique Dans les steppes de l’Asie centrale, qui obtient un triomphe immédiat, retentissant et durable. Écoutons-le maintenant.

 
3/ Dans les steppes de l’Asie centrale, Borodine, par l’Orchestre du Bolchoï, en entier. 8 mn 25. 

 

¨Compositeur du dimanche¨ comme il se dit lui-même, il se plaint de ne pouvoir composer, trop occupé par ses activités civiles, lorsqu’en 1881, très affecté par la mort de Moussorgski, sa santé (attaques cardiaques et même choléra) se dégrade et ne lui permet pas d’exercer celles-ci.

 

Sa production musicale, il est vrai, n’est pas considérable, mais son œuvre commence à être diffusée en Europe occidentale, dès son vivant. Nombre de ses pièces sont restées inachevées, même son œuvre maîtresse, fondée sur de sérieuses études ethnologiques et historiques, Le Prince Igor, dont sont extraites les célèbres Danses polovtsiennes, achevé par Glazounov et Rimski-Korsakov, après sa mort subite d’un infarctus à 53 ans, en 1887.

Situons tout de même encore son Quatuor à cordes n°2 et le célèbre


4/ Notturno, andante, Borodine, par le Chamber music Society of Lincoln Center en entier. 7 mn 15.
 

Pour conclure sur ce savant-compositeur, notons qu’il a contribué à la création d’une école de médecine pour femmes et laissé son nom à une réaction chimique, connue sous le nom de réaction de Borodine-Hundsdiecker.

 

III - César Antonovitch Cui, né 1835, à défaut d’être un compositeur mondialement reconnu, fut un critique musical très influent.
Fils d’un français ayant servi dans l’armée napoléonienne de la campagne de Russie, dont le nom était probablement Queille, élevé au carrefour de plusieurs cultures, Cui est polyglotte lui aussi, parlant russe, français, lituanien et polonais. Il joue du piano avec sa sœur et compose de petites pièces dès l’âge de 14 ans, initié par le compositeur polonais au nom imprononçable pour un occidental : Stanislaw Monïusztko.


Dirigeant de la Société russe de musique pendant 8 ans, il est Grand-Croix de la Légion d’Honneur française et membre de l’Académie royale de Belgique d’Art et Littérature. Grand ami de Franz Liszt, il transcrit, pour piano, sa Tarentelle pour orchestre op.12.
Il est également connu pour ses nombreuses critiques musicales rédigées pendant plus de 50 ans, de 1864 à sa mort en 1918, pour divers journaux d’Europe occidentale et de Russie.
Le manifeste du groupe qu’il a rédigé, très concis, vous est proposé en conclusion.
Son œuvre musicale est peu abondante.
Parmi ses 15 opéras, citons The mandarin’s song, William Ratcliff, et en 1894, son opéra en français Le Flibustier, dont voici le Prélude.

 
5/ Le Flibustier, prélude, de César Cui, par le Slovak Radio Symphonic Orchestra, en entier. 7 mn 41.


 

IV- Modeste Petrovitch Moussorgski est né en 1839. Il est issu d’une famille descendant du premier monarque russe d'origine scandinave, Rurik, via les princes souverains de Smolensk de la dynastie des Ruriki.

Si sa mère lui enseigne la musique et lui donne des cours de piano, c’est en autodidacte qu’il étudie la musique des compositeurs, Schumann notamment, puis se destine à une carrière militaire à laquelle ses parents l’ont réparé.
Doué, il se produit avec brio en public au piano, dès l’âge de 9 ans.
Très cultivé, éduqué dans la culture occidentale, élève de la célèbre école des Cadets de la Garde de Cavalerie, ce ¨petit lieutenant de livre d’image¨ tel qu’il est surnommé, est incorporé dans le prestigieux régiment Préobrajinsky de la Garde impériale. Particulièrement brillant au piano, Il est alors très recherché pour tenir cet instrument dans tous les salons à la mode. C’est à cette occasion qu’il rencontre César Cui et Mili Balakirev.

En 1859, lors de son séjour à Moscou, il se sent désigné pour faire revivre l’ancienne Russie et la communion tissée entre le peuple et les Tsars. Sous l'influence de Balakirev, il quitte l’armée, commence la composition, et rejoindra bientôt le Groupe des 5 pour défendre cette idée d’un art national basé sur la musique populaire russe que lui chantait sa nourrice.
Il prend cependant vite conscience qu’il n’adhère pas totalement aux aspirations de ses camarades, donnant un objectif plus direct à son art : la vie même. Rétif à toutes conventions ou stylisations, ardent défenseur de la musique de son pays, il entremêle les genres et forge un langage où la parole, le geste et le sentiment humain deviennent mélodies, ouvrant de nouvelles voies que les musiciens du XXème siècle ont explorées à l'envi. Ainsi, malgré son appartenance passagère à un groupe de compositeurs mus par idéal auquel il ne souscrit pas pleinement, sa vie est globalement caractérisée par la solitude.
 
Avec ses 2 opéras inachevés, Salammbô puis Le Mariage où le chant parlé, d'une incomparable finesse psychologique, est porté à un insurpassable degré de perfection, et un cycle de mélodies pour voix soliste et piano, il met à l’essai ses principes et affine son écriture.
 
En 1863, l'abolition du servage ruine sa famille, il doit alors travailler en tant qu'employé administratif pour subvenir à ses besoins.
A 30 ans, confronté à l'insuccès de ses œuvres trop éloignées des canons académiques, et à une situation matérielle difficile, il croit trouver dans l’alcool une consolation qu'il avait déjà connue lors de son court passage à l'armée.

En 1867, sous l’influence de Rimski-Korsakov, d’après une nouvelle de Gogol sur le sabbat des sorcières, il crée Une nuit sur le mont Chauve où Satan règne en tyran, une œuvre qui conforte sa position de maître du fantastique en musique, également perçue dans Boris Godounov, dont Rimski-Korsakov arrondira les angles, y ajoutant un épilogue lumineux que je vous proposerai lors d’un prochain exposé. Écoutons le début d’

 
6/ Une nuit sur le mont Chauve, Mussorgski,  jouée par la Musique des équipages de la Flotte, en entier, ou arrêt à 6 mn 28.

 

En 1869, son opéra, Boris Godounov, librement inspiré de la pièce de Pouchkine, ne satisfait pas la censure qui déplore un sujet trop sulfureux (Boris assassine le tsarévitch pour lui voler le trône) et l’absence de personnages féminins, de ballet, très demandé à l’époque comme nous l’avons vu. Pourtant, sa création en 1874 est un succès, ce sera d’ailleurs son chef-d’œuvre.
Cependant, Rimski-Korsakov, encore lui, en reprend l’orchestration après la mort d’un compositeur dont les originalités restent mal perçues. Sa doctrine visant à traduire la vérité dans une langue musicale sincère, qui a inspiré les musiciens de l’époque impressionniste et post impressionniste, comme nous le verrons, n'est pas bien reçue par ses contemporains. Cette même année, il compose sa superbe suite pout piano Tableaux d’une Exposition qui comporte aussi 3 scènes de fantasmagorie macabre et sera orchestrée en 1922 par Maurice Ravel. Je vous en proposerai un extrait, La grande porte de Kiev, lors d’un prochain exposé.
 
Tiraillé entre crises de mysticisme et dépression, souffrant d’épilepsie et d’alcoolisme, Mussorgski est parfois décrit comme ayant des tendances homosexuelles. Il  reste, dans l'art russe, l’emblème du compositeur maudit.
Pour certains, il doit sa renommée à ses disciples, notamment à Rimski-Korsakov, qui ont entrepris de terminer ou orchestrer ses nombreuses pièces inachevées.

 

Sa dernière œuvre, La Khovantchina, est un drame musical populaire, en    5 actes de 3 h et quart (!) orchestré par Rimski-Korsakov, toujours lui, créé en 1886, puis révisé par Chostakovitch.
Le peuple, personnage central, anime toute l’action. Le compositeur y réussit la synthèse parfaite du chant parlé avec une veine mélodique encore plus généreuse que dans Boris Godounov, dont témoigne l'ample et poignante mélodie du prélude orchestral que je vous propose d’écouter et qui tranche avec la dureté du reste de l’Opéra, très difficile à entendre pour nos oreilles occidentales.

 
7/ La Khovantchina, Mussorgski, prélude orchestral joué par l’Orchestre national de France dirigé par Emmanuel Krivine, en entier. 4 mn 40.       

Faible, impulsif, Mussorgski tombe facilement sous la coupe de fortes personnalités qui ont au moins l’avantage de lui faire prendre conscience  de son génie.
Certains musicologues le définissent comme un excentrique marginalisé, un musicien dont l’épanouissement artistique est entravé par une technique déficiente, un sauvage dont les créations n’auraient pas survécu sans les adaptations de Rimski-Korsakov et Ravel.
D’autres au contraire, le juge cultivé, aux manières élégantes et raffinées, poète et penseur, doté d’un solide métier comme l’attestent les versions originales de ses 2 œuvres majeures, récemment découvertes, pour lesquelles il a effectué des recherches historiques érudites.
Qui faut-il croire ? Un artiste maudit dont l’existence misérable contraste avec des dons immenses, autre jugement paraissant mieux résumer un personnage qui meurt prématurément à Saint-Pétersbourg en 1881, à l’âge de 42 ans.


 

V - Nikolaï Rimski-Korsakov est né 1844, il reste le compositeur le plus influent et le plus connu du groupe des 5, dont il orchestre plusieurs œuvres d'autres membres après leur mort.
Dans son poste de professeur au Conservatoire de Saint-Pétersbourg, il formera leurs successeurs (Glazounov, Prokofiev, Stravinsky). Il reste avec Tchaïkovski l'un des plus grands compositeurs russes de la seconde moitié du XIXème siècle.

Né au sein d'une famille aristocratique, dès son plus jeune, âge il fait preuve d'un talent certain pour la musique que ses parents n'apprécient guère, considérant ses capacités musicales comme une clownerie. Sous leur pression, il fait ses études au corps des Cadets de la Marine et s’engage dans la marine impériale, même s’il prend des cours de piano, considérés par les siens comme un jeu. Son professeur, qu’il voit presqu’en cachette, découvre son talent.
En 1859, il le met dans les mains d’un autre enseignant, Kanille, qui l’encourage à lui rendre visite malgré l’opposition familiale, lui donne des leçons de composition et le présente à Balakirev qui le motive à son tour à composer et enrichir sa culture musicale lors de ses missions extérieures dans la marine. Il rencontre alors les autres membres du futur groupe des 5, écoute leur enseignement. Leurs encouragements lui permettent d’envisager une carrière de compositeur. Il part pour une mission autour du monde dans la cadre de ses fonctions militaires. On notera la coïncidence avec les voyages de Borodine pour une cause identique.
 
Simultanément, il compose sa première symphonie, qu’il achève à son retour et reçoit, en 1865, jouée sous la baguette de Balakirev, les applaudissements d’une foule enthousiaste qui appelle le compositeur sur scène et découvre, stupéfaite, qu’une telle œuvre a été composée par un militaire !
En 1867, désormais affecté à l’État-Major de la Marine, il dispose de plus de temps pour composer son opéra Sadko, sur un livret dont il est le principal auteur et dont il dit : " Ce qui distingue Sadko de tous mes opéras, et peut-être de tous les opéras en général, c’est le récitatif légendaire. Passant comme un fil conducteur à travers tout l’opéra, ce récitatif donne à toute l’œuvre son caractère national et légendaire, que peut-être seul un Russe peut apprécier. ¨ Fin de citation. On retrouve là toute la motivation du club des 5.
Il est en effet très difficile, pour un occidental non polyglotte, d’apprécier un (cet) opéra en russe non sous-titré. Je ne vous en propose donc pas l’audition.


En 1868, Antar sera sa deuxième symphonie.

Il fréquente de plus en plus les autres membres du groupe des 5 avec lesquels il travaille assidument, puis rencontre Tchaïkovski, alors encore peu connu et formé à la musique occidentale pour laquelle le groupe des 5 marque les réserves que l’on sait.
Tout au long de leur vie, les 5 et Tchaïkovski cohabiteront dans un respect mutuel, tout en conservant leur vision et leurs intérêts respectifs.

En 1871, installé dans un logement commun, il entame avec Mussorgski une collaboration des plus fructueuses et vient à bout de la censure pour faire jouer son premier opéra La Jeune fille de Pskov.
Il devient professeur de composition et d’orchestration, d’abord peu assuré, puis unanimement reconnu comme excellent.

 

Il est particulièrement apprécié pour son utilisation de thèmes extraits du folklore populaire ou des contes, ainsi que pour ses remarquables talents d’orchestrateur, qui lui valent souvent le titre de magicien de l'orchestre. Il allie avec bonheur de hautes fonctions dans l’armée et son activité au Conservatoire.
A la fin du XIXème siècle et au début du XXème, il aura une influence importante sur la plupart des compositeurs russes, dont plusieurs furent ses élèves, mais aussi sur les musiciens étrangers.
Outre celles que nous allons évoquer, ses œuvres les plus emblématiques sont  La légende de la ville invisible de Kitège et de la demoiselle Fevronia et le Vol du bourdon.
 
Le succès de sa musique, quand elle est proposée en concert, ne s'est jamais démenti. Si l'ensemble de ses compositions est incontournable en Russie, ses opéras n'ont que peu percé en Occident, alors que sa musique symphonique est universellement saluée.
Son épouse, Nadejda, avec laquelle il aura 7 enfants, sera une alliée de poids pour sa carrière, son rôle étant comparable à celui de Clara Schumann dans la carrière de Robert. Belle, intelligente, bien plus au fait des théories musicales que son mari à l'époque de leur mariage, elle sera une excellente critique de sa production. En 1875, elle composera même une seconde version pour piano à 4 mains de Antar.

En 1874, Rimski-Korsakov rejoint Balakirev, directeur de Chapelle du palais impérial,  en tant qu'adjoint, il y restera 20 ans, ce qui lui donne l'occasion de se plonger dans la musique religieuse orthodoxe russe, qu'il ne connaît pas. Il écrit un livre à ce sujet pour ses étudiants, n'étant pas satisfait de celui de Tchaïkovski. Il produira par ailleurs beaucoup d’écrits savants, encore une coïncidence avec Borodine.
Durant 10 ans, il compose et arrange de nombreuses partitions, mais c’est à partir de 1884 qu’il produit ses principaux chefs-d’œuvre, son œuvre orchestrale en particulier.
En 1887, ce sera son Capriccio espagnol que je vous propose.

 
8/ Capriccio espagnol, Rimski-Korsakov, par le Berliner Philarmonic Orchestra sous la baguette de Leonard Bernstein, en entier ou la fin à partir de 7 mn 37 : Canto gitano et Fandango Asturiano. Soit 7 mn 34.

Cette même année, il produit sa suite symphonique en 4 mouvements Shéhérazade, un an plus tard, à la mémoire de Mussorgski et Borodine, son ouverture de concert, La Grande Pâque russe, que je vous proposerai au cours d’un prochain exposé.

Il achève d’orchestrer Une nuit sur le Mont Chauve de Mussorgski.

En 1893, à la mort de Tchaïkovski, il reprend le thème de l’opéra inachevé de ce dernier, La veille de Noël, d’après Gogol, avec lequel il remporte un très vif succès. Il écrit 12 opéras entre 1893 et son décès en 1908.  Ses 2 derniers, La Fiancée du Tsar et Le Coq d’Or, critique voilée de l’impérialisme russe, sont créés un an après sa mort.
C’est également à titre posthume, qu’en 1910, Michel Fokine crée le ballet Shéhérazade, à l’Opéra de Paris, sur une compilation de l’œuvre originale.

Le 3ème mouvement, le plus calme, le plus romantique, proche de la barcarole, plonge l’auditeur dans une atmosphère dansante. Après le tutti de l’orchestre, vient le thème de Shéhérazade, écoutons-le pour finir notre audition d’aujourd’hui.


 9/ Shéhérazade, Rimski-Korsakov, 3ème mvt, Le jeune prince et la jeune princesse, par le Leipzieger Gevandhousorchester dirigé par Kurt Masur,en entier. 10 mn. 
 

Pour conclure 

 

Je n’ai rien à ajouter à ce qui précède, sauf à vous proposer de revenir vers moi lors de prochains exposés sur la musique impressionniste dans laquelle est totalement plongée le groupe des 5 russe, dont voici, pour clore cet entretien, le manifeste, rédigé par César Cui :

  1. La nouvelle école veut que la musique dramatique ait une valeur propre de musique absolue, indépendamment du texte qu'elle accompagne. Un des traits caractéristiques de cette école est de s'insurger contre la vulgarité et la banalité.

  2. La musique vocale, au théâtre, doit se trouver en parfait accord avec la signification du texte chanté.

  3. Les formes de la musique lyrique ne sont nullement déterminées par les moules traditionnels de la routine; elles doivent naitre librement, spontanément, de la situation dramatique et des exigences particulières du texte.

  4. Il est essentiel, fondamental, de traduire musicalement, et avec un maximum de relief, le caractère et le type des divers personnages. Ne jamais commettre d’anachronisme dans les œuvres de caractère historique. Restituer fidèlement la couleur locale.

 
Je vous remercie de votre attention.

Michel Seguy, le 13 février 2021

© 2018 Les Musicales du Luberon. Site créé par IMAJOR

  • Les Musicales du Luberon
  • Les Musicales du Luberon