DOUZIÈME ÉPISODE

Chères amies, chers amis,
 

Nous poursuivons notre hommage à Beethoven en redécouvrant ses 5 concertos et sa Fantaisie chorale.

Ils correspondent à la fois à la période la plus brillante du compositeur et annoncent le drame qui affectera les quinze dernières années de sa vie.

Ce fut pour moi un plaisir énorme d'entrer dans l'univers de ce personnage prométhéen que je vénère.

J'espère vous faire partager cette passion.

Patrick Canac

Cliquez sur les textes soulignés et écoutez...

BEETHOVEN : LES 5 CONCERTOS DU TONDICHTER, LE POÈTE  DES SONS

 

Les 5 concertos de Beethoven ont été signés ou donnés en public entre 1794 et 1812. Avec les années d’apprentissage à Bonn, c’est plus de la moitié de sa vie artistique qu’ils couvrent.  Pendant cette période, Beethoven accède à la notoriété et à l’aisance matérielle.  Sa production créative est intense, brillante et de plus en plus marquée par sa   personnalité hors du commun.
Même si on repère des accents de Mozart ou de Haydn dans le 1er concerto ou le 2éme, Beethoven se distingue déjà par son style et ses orchestrations ; cette empreinte unique et cette nouveauté déterminent l’histoire de la musique ; une histoire, que Beethoven ne détache jamais de l’histoire en général ni de son histoire personnelle dont les racines plongent dans les abimes de son cerveau.
 Avant d’être connu comme compositeur, Beethoven l’est surtout comme pianiste virtuose. Il écrit d’ailleurs ses premiers concertos dans l’idée de mettre en valeur son talent ; parmi ses sept concertos, cinq sont destinés au piano. A la création des quatre premiers, Beethoven lui-même est au clavier. Mais à la première exécution du 5éme, il se tient en retrait, car en raison de sa surdité de plus en plus prononcée, il a moins confiance en lui. Il ne laisse cependant aucune latitude aux autres pianistes à qui il impose ses indications et ses propres cadences. Un personnage de ce tempérament place toujours, sans concession, l’exigence artistique au-dessus de tout.
 

I. Concerto n°2 (si bémol majeur, op.19) : Mozart en embuscade   
 Dans l’ordre chronologique, il s’agit de la première œuvre symphonique de Beethoven et de son premier concerto, conçu bien avant sa présentation initiale fin mars 1795, sous la direction de Salieri.  C’est pourquoi je me propose de commencer par celui-ci et non par le concerto dit N°1.  
Ce N°2 demeure le mal-aimé des cinq concertos pour piano.  Le compositeur le remaniera souvent jusqu’en 1809, après quoi il s’en lassera. Sans doute est-il le plus conforme à l’opinion de Mozart selon laquelle l’activité de pianiste concertiste est avant tout un art de société. Il est aussi très proche du style de son ainé par son orchestration qui ressemble à celle du concerto pour piano de Mozart N° 27.  
Des inflexions purement beethovéniennes apparaissent cependant : le contraste thématique perceptible dès les toutes premières mesures entre la vivacité extérieure et un sentiment de « contemplation intériorisée, interrogative ». Le rondo final que vous allez d’écouter, sous les doigts de Martha Argerich, révèle cette singularité et renvoie au folklore jovial, un peu rude des danses populaires viennoises.  Ses cadences très spontanées semblent improvisées. Et ce fut presque le cas, car Beethoven malade, en proie à ses habituels violents maux de ventre, aidé par des copistes reproduisant ses feuillets originaux à peine terminés, achève ce dernier mouvement   d’un trait, quelques heures avant son récital inaugural.
1.Beethoven: Piano Concerto No. 2, Mvmt. 3 - Argerich, Takács-Nagy, VFCO
 

II. Concerto n°1 (do majeur, op.15) :  Encore classique
Le Concerto n°1 en ut majeur est donc le deuxième, composé vers 1795-1796, en même temps que le précédent qui  tient le rang N° 2. Cet opus 15 n’est terminé qu’en 1798, puis créé en 1800 après de nombreuses révisions.
A l’époque, Beethoven donne des cours de piano à de jeunes femmes appartenant à la haute société viennoise. La princesse Odescalchi, née Barbara de Keglevics, sa voisine et aussi son élève, entretient avec le compositeur une relation des plus mystérieuse. Le péché est-il avoué parce il lui dédie quatre œuvres, dont ce Concerto pour piano n°1 ? Nous ne savons pas ; mais les mauvaises langues colportent la rumeur selon laquelle Beethoven venait lui donner ses cours en robe de chambre et en pantoufles !
Cet ouvrage reste dans la veine de la musique de Haydn et de Mozart avec un effectif instrumental cependant plus fourni (avec ajout de clarinettes, trompettes et timbales).
Malgré ces influences, Beethoven allait plus loin que tout autre dans l’expression du cœur. Il ne cherchait pas seulement à charmer ou impressionner, mais ses orchestrations, ses lignes mélodiques, ses thèmes vigoureux, et même ses cadences, entraînaient déjà l’auditeur dans son univers psychologique. Le son est surdéterminé par le sentiment. Beethoven se considère comme un poète des sons (tondichter).
Le rondo allegro que je vous propose d’entendre se distingue un rythme vif et soutenu et contient des airs facilement mémorisables. La simplicité du dernier thème que précède la cadence évoque bien sûr Mozart ; mais Beethoven, vise, encore plus que son aîné, une esthétique sublime, en ciselant la partition d’accompagnement de l’orchestre. Le piano, lui, n’est pas en reste et ruisselle de notes dans les dernières mesures de ce mouvement.
L’extrait choisi, permet d’apprécier  le pianiste Barry Douglas et le LSO dirigé par André Prévin. Cette vidéo remémore la venue de ce musicien à la carrière de Lacoste en 2013 pour interpréter, à la tête de sa Camerata Ireland, l’intégrale des concertos pour piano de Beethoven. L’initiative des Musicales était hardie mais fut récompensée par des moments de grâce dans la douceur des nuits d’été
2. Beethoven's "Piano Concerto No.1" finale (2012-11-08) Barry douglas  LSO André Prévin


III. Concerto n°3(do mineur, op.37) : le tournant vers le Romantisme
Dès 1800, Beethoven souffre des premiers symptômes de la surdité qui finira par compromettre sa carrière de concertiste. Cette infirmité de plus en plus handicapante l’amène en 1802 au bord du suicide. En témoigne son testament de Heiligenstadt dans lequel il déplore son mal être.  S’il avait disparu à ce moment-là, il aurait laissé à la postérité un patrimoine irremplaçable, notamment ses 20 premières sonates pour piano seul, dont « La Tempête », « La Sonate Au Clair De Lune » la sonate « Pathétique », et ce 3éme concerto.
Beethoven dédie ce travail au prince Louis-Ferdinand de Prusse, son prestigieux et estimé élève. Ce concerto est  rendu public le 5 avril 1803 lors d'une soirée organisée au Theater an der Wien à Vienne avec un programme très (mais  trop) ambitieux : sa Symphonie no 2 et son oratorio Le Christ au Mont des Oliviers. 
Les répétitions sont bâclées par manque de temps. L’auteur lui-même n’a pas encore peaufiné ses propres cadences qu’il improvise pendant le concert au grand dam de son tourneur de pages. Sur un plan artistique, la prestation n’obtient pas le succès escompté et le concerto passe un peu inaperçu.   Sur un plan financier, en revanche, l’événement fort lucratif, met   Beethoven à l’abri du besoin pour quelque temps.
L'année suivante, au cours d’un concert mieux préparé, Beethoven à la baguette engage un autre soliste au clavier et reçoit un accueil plus enthousiaste : « parmi les plus belles compositions de Beethoven » rapportent les critiques.
Ce troisième concerto présente une structure classique en trois mouvements ; le premier est de forme sonate, le deuxième de forme lied et le dernier, comment souvent chez Beethoven, associe  rondo et forme sonate. Mais l’œuvre signale un tournant préromantique tenant probablement à la crise existentielle du compositeur. Son choix du mode mineur préfigure en effet, le romantisme. La Sonate « pathétique »(1798 - 1799) le Quatuor à cordes nº 4 op. 18 (1799 - 1800) relevaient déjà de cette tonalité,  tout comme  la Cinquième symphonie (1808), elle  aussi très attachée à  ce concerto.
  Beethoven s’affranchit ainsi de ses maîtres et conduit un discours musical associant prouesses du soliste et présence de l’orchestre.  La virtuosité participe à présent à la cohésion dramatique. Le piano devient un véritable médiateur en assurant les transitions et en installant les développements par un dialogue avec l'orchestre, invité à donner toute son éloquence.
Le largo du 3éme concerto confirme la maîtrise par Beethoven du mouvement lent, les notes exhalant une profonde ferveur préromantique. Contrairement ses ambitions initiales, Beethoven ne cherche plus à plaire mais confesse ses états d’âmes, et plus encore, tient à les partager.  Vous en serez convaincus par l’interprétation d’un remarquable pianiste que les Musicales ont eu le privilège d’accueillir plusieurs fois : Cyprien Katsaris.
Ce mouvement commence par un solo du piano d’où ressort une dense émotion dans une atmosphère pesante. Comme s’il criait son désarroi, le piano domine le dialogue. Chaque note frappée prend plus de poids pendant que l’orchestre forme un tapis mélodique consolatoire accentué par les cordes. Certains instruments, la flûte et le basson, viennent donner des signes d’affection plus prononcés au pianiste éploré.  Ses dernières plaintes sont encore une fois apaisées par les flûtes et sa douleur se calme sous l’effet de la berceuse finale de l’orchestre.
Comme à l’habitude chez les compositeurs de génie, la frugalité des moyens libère pourtant    une abondance de puissance et d’émotion.
3 Beethoven: Piano Concerto No. 3, Cyprien Katsaris & Jens Georg Bachmann, II, Largo


IV. Concerto n°4 (sol majeur, op.58) : profondément lyrique 
Commencée en 1805, l’œuvre s’inscrit dans une période de création intense, avec le Concerto pour violon, la Sonate Appassionata et Léonore.
Ce concerto fut présenté le 22 décembre 1808, au Theater an des Wien, en même temps que la cinquième et la sixième symphonie, les 3 premiers mouvements de la messe en ut majeur, l’air de concert « ah ! perfido » et la Fantaisie Chorale. J’ai ajouté cette dernière pièce à mes recommandations d’écoute car elle clôt ce concert marathon par des effets spectaculaires, annonce la dernière période de la vie de son auteur et son évolution créatrice.
Jusqu’à sa disparition, toute son inspiration changera de dimension.  Sa production ne sera plus pour lui une fin en soi, mais un instrument de révélation à l’humanité des profondeurs de l’être et de ses élans les plus ardents. Sa surdité prendra le dessus, le condamnera à la solitude et va couper le musicien de la réalité physique du son.  Beethoven compensera sa frustration d’être interdit de scène par son engouement pour des partitions dotées d’encore plus de veine et de consistance. Sa cérébralité dépassera sa sensualité. Ses sonorités porteront plus significativement le poids de ses souffrances corporelles ou existentielles.
Sa musique deviendra plus lyrique, comme l’illustre le rondo de son quatrième concerto que je vous conseille d’écouter dans la continuité du mouvement précédant (l’andante con moto) joué par le pianiste Krystian Zimerman, accompagné par le Wiener Philharmoniker sous la direction de Leonard Bernstein. Il est à noter que notre chère habituée des Musicales, Edna stern, fut l’élève la plus appréciée de Kristian Zimerman
Ce quatrième concerto déroute dès ses premières mesures car il commence de manière inhabituelle par un long solo de piano dont thème est repris par l’orchestre. Le second mouvement est souvent assimilé à un air d'opéra.  Pour Certains biographes et le chef d’orchestre Christoph Eschenbach, il s’agirait d’une transcription de  la prière d'Orphée, incarné par le piano, qui supplie  les enfers   de laisser revenir Eurydice dans le monde des vivants. L’orchestre, tenant rôle des furies, signale par trois claquements de tonnerres l’instant où Orphée a tourné son regard vers Eurydice. Le son très sombre en mi mineur faiblit sur un pianissimo qui passe sans pause au rondo final.
En contraste avec les deux mouvements précédents, le troisième est plus vif et plus rythmé rehaussé par les timbres des timbales et des trompettes qui s’étaient tues jusqu’à présent. Le piano lui, en état de grâce, se débarrasse de toute contrainte.
Orchestre et piano rivalisent ainsi à égalité dans une conversation pleine d’expressivité. La rupture romantique est consommée.
4. Beethoven - Piano Concerto No. 4 - Bernstein / Zimerman (2-3)


V. Concerto n°5 (mi bémol majeur, op. 73) » : héroïque et prométhéen
L’ultime concerto pour piano de Beethoven connait une genèse difficile en mai 1809 alors que l’armée française envahit l’Autriche et que Vienne est bombardée. La tête couverte de coussins, refugié dans sa cave, Beethoven ronge son frein. Il dénonce les visées impérialistes de Napoléon.  Il l’avait perçu ce dernier comme un héros libérateur qu’il envisagea de célébrer avec sa Symphonie Héroïque.  Mais après son couronnement en 1804, Beethoven change d’avis et le relègue au rang de renégat des idéaux révolutionnaires que Bonaparte personnifiait au début de son épopée.
Le sous-titre Empereur, n’a donc rien à voir avec le souverain français ni ne relève d’un choix du compositeur. L’œuvre fut dénommée ainsi après sa mort dans le but de souligner sa dimension novatrice et triomphante. Achevé à la fin de l’année 1809, et créé à Vienne en 1812, la guerre ayant cessée, le concerto affiche une apparence éclatante et glorieuse. Renato Sorgato ne s’en étonne pas quand il rappelle que Beethoven se réfère souvent à son héros mythologique Prométhée qui apporta le feu à l’humanité. 
Ce concerto se distingue aussi des autres par son ampleur, adaptée à des salles de plus grande taille et tire parti des nouvelles possibilités qu’offrent les évolutions techniques du clavier. Il s’éloigne ainsi de l’ancien format concertant ou chambriste pour passer au langage symphonique que les successeurs de Beethoven comme Brahms ou Liszt perfectionneront encore.  
Comme dans le 4éme concerto le piano se manifeste, d’emblée, juste après un tutti de l’orchestre, dans une cadence fort brillante pour se substituer ensuite les phalanges instrumentales qui avancent sur une allure martiale. Ce premier mouvement qui dure 20 minutes est plus long que les deux suivants réunis. Il étonne par l’énergie que manifestent simultanément ou successivement l’orchestre et le piano qui passent d’envolées lyriques à des états suspensifs et veloutés, mais toujours chantant. Carlo Maria Giulini à la tête du Wiener Symphoniker, Arturo Benedetti Michelangeli, au clavier, restituent parfaitement ce moment fascinant.
Ce concerto est celui de l’accomplissement du compositeur et, malgré son succès retentissant, cet opus consacre la transition vers la période la plus douloureuse de sa vie. Sa créativité n’en fut pas pour autant altérée puisqu’il va nous gratifier, parmi de nombreux autres chefs d’œuvres, de son monument, la IXème symphonie dont sa Fantaisie Chorale est une sorte de prototype.
5. Ludwig van Beethoven Piano Concerto No 5 E flat major Emperor Arturo Benedetti Michelangeli, piano Carlo Maria Giulini conducts Wiener Symphoniker
1.Allegro in E-flat major 0:00 2.Adagio un poco mosso in B major 21:00 3.Rondo: Allegro ma non troppo in E-flat major 29:57


VI.  Fantaisie pour piano, chœur et orchestre (do mineur, Op. 80) » : du concerto à l’art suprême
 Je ne sais pas pourquoi cette œuvre est moins souvent donnée ? C’est vrai qu’elle oblige un organisateur à rassembler des moyens et des effectifs importants sans que sa durée ne remplisse la totalité d’une représentation. Elle est hybride, un peu concertante, un peu symphonique, un peu chorale et susceptible de brouiller une analyse musicologique ou troubler un public recherchant un format prédictible. Elle présente néanmoins une parenté avec son 4éme concerto. Elle est composée la même année, comporte, comme ce dernier, une longue cadence de début et s’achève sur un monumental déploiement lyrique, avant-coureur des futures novations majeures du compositeur (5éme concerto, IXème symphonie).
 En ce qui me concerne, sa découverte fut un choc. Je l’entendis pour la première fois en ouvrant la radio dans ma voiture, interprétée par Abbado et Kissin, sans savoir qui en était l’auteur. Je fus immédiatement transpercé.   Je me souviens avoir suivi tout d’abord la cadence et les variations du piano qui éveillèrent ma curiosité, avant que n’entre en jeu solennellement l’orchestre assemblant notes après notes le thème principal, très simple mais très puissant, comme s’il le déchiffrait. Cet hymne fut repris ensuite par les chanteurs solistes qui introduisirent l’intervention tonitruante du chœur.  Puis ce dernier entonna le même thème plusieurs fois, et en force, avant l’apothéose finale du tutti.  Emporté par l’irrésistible cheminement vers cette déflagration chorale, je me suis surpris, moi aussi, à chanter ces paroles à tue-tête. Beethoven, dont je devinais qu’il pût être l’auteur de cette pièce inconnue qui me rappelait l’Ode à la Joie, avait atteint son but : soumettre l’auditeur à l’expression de sentiments humanistes en « lui donnant accès à ces autres contrées où la musique est souveraine ».
Après l’écoute de ses 5 concertos et de cette Fantaisie prémonitoire, j’ai mesuré une nouvelle fois, comme s’il était besoin de m’en convaincre, combien Beethoven était visionnaire. Fort d’une sensibilité intérieure exacerbée par son handicap, il ouvrait ainsi la voie à un art fusionnel, global et suprême avec le dessein de sonder les tréfonds de nos esprits : 
  Acceptez donc avec joie, belles âmes,
Les présents de l'art
Quand l'amour et l'énergie se rejoignent,
L'humanité reçoit la faveur des dieux. *  

Patrick Canac, Juin 2020

*Traduction de la dernière strophe du poème de Christoph Kuffner composé pour la Fantaisie
 
6 /Ludwig van Beethoven (1770-1827) "Fantasia Corale per pianoforte, coro e orchestra" op.80 Evgeny Kissin, pianoforte Cheryl Studer, soprano Kristina Clemenz, soprano Camille Capasso, mezzo-soprano John Aler, tenor Hiroshi Oshima, tenor Friedrich Molsberger, bass RIAS Chorus Claudio Abbado, direttore Berliner Philharmoniker

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