Dix-septième épisode
Antonín Dvorák : un compositeur atout cœur


CONFÉRENCE MUSICO VIRUS DU SAMEDI 6 mars

Antonín Dvorák : un compositeur atout cœur.

Conférencier : Patrick Canac


Les Musicales ont souvent célébré Dvorák. Il ne s’agit pas d’un hasard mais d’une volonté parce que nous ne pouvons qu’adhérer à sa conception de la musique. Dvorák affirme, en effet, que le compositeur doit viser les cœurs. Il y parvient d’autant plus facilement que son inspiration puise dans nos racines, nos traditions ou notre vie quotidienne. Une telle affirmation ne signifie pas pour autant qu’il cède à la facilité sur la forme. Non. Dvorák, était très exigeant en matière d’orchestration. Son esthétique est d’une absolue beauté.

Ses intentions portent toujours leurs fruits. Inconsciemment, nous avons, toutes et tous en tête, les premières mesures du dernier mouvement de sa symphonie Du Nouveau Monde, comme nous savons chanter les 4 premières notes de la 5ème symphonie de Beethoven. Que nous nous connaissions ou pas son existence, Dvorák nous a donc touché.

Que dire alors lorsque nous pénétrerons dans son univers grâce aux extraits proposés par ce Musico-virus ? Enchantement, émerveillement ?

Alors, entrons dans la danse et formons le vœu que les Musicales donnent bientôt la Symphonie du Nouveau Monde !

Renato Sorgato

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Je garde un souvenir ému d’une fête de la musique à Paris, place du Carrousel sous la pyramide du Louvre, où j’ai assisté à l’exécution de la Symphonie du Nouveau Monde par Kurt Masur à la tête de l’orchestre de Paris. Ce jour-là, j’ai placé Dvořák parmi mes compositeurs préférés. Je me suis alors plongé avec ravissement dans son œuvre et vous livre aujourd’hui les résultats de cette réjouissante investigation.

Je voudrais d’abord attirer votre attention sur la complexité de ce génie dont le parcours a été écartelé entre des contraires : ses origines campagnardes plébéiennes et sa progression vers les cimes de la hiérarchie sociale ; son amour pour sa terre natale, teinté de conscience nationaliste bohémienne, et sa stature internationale ; son écriture généreuse, tant son imagination bouillonnait, et son intention de capter l’émotion de ses auditeurs. 

Nous verrons tout au long de cet exposé que grâce à ses exceptionnelles facultés de mélodiste et d’orchestrateur, Dvořák sut réincarner, ou plutôt transcender dans son travail nombre d’éléments du répertoire traditionnel slave. Cela ne l’érige pas pour autant en artiste folkloriste car il reste un éminent dépositaire de l’héritage savant européen. C’est assurément pour cela que sa célébrité a rayonné dans le monde occidental.

Mon but est de vous inviter à partager l’enchantement que procure la musique de ce compositeur. C’est pourquoi vous gagnerez du temps en passant directement au troisième chapitre de ce texte. Les 2 premières parties, plus biographiques appréhendent le personnage. La troisième consiste en recommandations d’écoute visant à démontrer son talent intemporel et absolu. Peut-être après, reviendrez-vous sur le récit de l’excellent homme qu’il fut ?


Sommaire 

1. De la plèbe campagnarde au sommet
2. Une stature internationale malgré un attachement patriotique à sa terre 
3. Un compositeur slave universel, un atout cœur
4. Conclusion


1. De la plèbe campagnarde au sommet 
Antonín Dvořák exige que son nom soit orthographié conformément aux règles d’écriture tchèque. Mais cela pose toujours un problème en France car les touches de nos claviers ne disposent pas d’accents sur les consonnes. L’accent circonflexe inversé sur le « r » de Dvořák est une indication de prononciation : ce ř se prononce rj. Quant à l’accent aigu sur la « a », qui n’existe pas dans notre alphabet typographique, il marque la syllabe tonique qui est sous-entendue dans notre langue. Dès lors, je pourrais me contenter de l’orthographe quasi phonétique : Dvorjak.  Je ne m’y résous pas cependant.
Son prénom, Antonín, est aussi coiffé par un accent aigu sur le « i » pour la même raison que le « a » de son nom ; il faudrait le prononcer Antoninn pour appuyer la dernière syllabe.
Ces précisions ont un sens pour discerner un personnage qui, par orgueil patriotique, ne tolérait pas que son patronyme fût mal énoncé. Grace au procédé du copier-coller, je me conformerai donc à la volonté d’Antonín Dvořák par respect pour sa mémoire.
Il mérite en effet le plus grand respect car, contrairement à certains de ses contemporains (que je ne nommerai pas), ses dons incomparables s’accompagnent de qualités humaines remarquables : fidélité, simplicité, droiture.  J’ajoute d’autres traits de caractère, notamment le courage et la persévérance, grâce auxquels il fut capable de dominer ses difficultés au début, puis tout au long, de sa vie professionnelle. 

Une Jeunesse impécunieuse
Son père, boucher-cafetier de son village natal, Nelahozeves, le destine au même métier mais le jeune Antonín montre plus de prédispositions pour la musique que pour le commerce de bouche. Ses parents, confrontés à des embarras financiers, le confient à l’âge de 12 ans à son oncle qui habite dans un bourg tout proche, Zlonice. Il y apprend l’allemand car la langue tchèque est interdite dans l’administration et l’enseignement, ce que l’enfant ressent très douloureusement.
Il a ainsi la possibilité de développer ses aptitudes évidentes pour la musique auprès du cantor local dont il devient l’apprenti. Antonín se forme à l’alto, au piano, à l’orgue, et acquiert des rudiments de théorie. Fervent catholique, il a l’autorisation de pratiquer sur l’orgue de l’église et s’essaye à l’exercice de son futur métier avec une polka.  En dehors de la musique, il aime regarder passer les trains, une passion qui ne le quittera jamais et traduit son aspiration au voyage, lui qui paradoxalement restera toujours fidèle à sa terre natale. Pour l’anecdote, sa femme déclarera plus tard que lorsqu’il était d’humeur chagrine, elle envoyait son époux à la gare observer le trafic ferroviaire ou analyser les horaires. Cela le calmait et il rentrait à la maison, rasséréné.
Après son certificat d’étude en 1857, Antonín intègre l’Ecole d’Orgue à Prague pour parachever son éducation musicale. Désireux d’aborder d’autres styles que les musiques religieuses et malgré ses misérables moyens financiers, il assiste à quelques concerts qui lui révèlent Liszt, Wagner, Beethoven et Brahms. Pour compléter son maigre pécule, il se fait engager comme altiste dans un orchestre de chambre au répertoire varié. Le patriotisme du jeune musicien n’interdit pas son active curiosité.
En 1859, il obtient un deuxième prix lors de l’examen de sortie de l’Ecole d’Orgue avec l’appréciation suivante : « talent excellent, toutefois plutôt pratique ». Cette réserve sanctionne en réalité son aversion assumée pour l’allemand, langue dans laquelle est enseignée la théorie musicale.
Le jeune lauréat, très impécunieux, s’ingénie à trouver d’autres sources de revenu pour compléter son ordinaire. Il entre alors à l’orchestre d’un condisciple de l’école d’Orgue, Karel Komsak, au pupitre d'altto. Au sein de cet ensemble, il se familiarise avec la musique traditionnelle de brasserie et les partitions de danse. Il se risque à l’écriture d’une nouvelle polka et d’un Galop pour cette formation.
De 1862 à 1873, il officie au Théâtre Provisoire de Prague qui préfigure le futur théâtre national, inauguré le 11 juin 1881. Ce poste lui permet d’étudier des œuvres importantes et de parfaire sa connaissance de compositeurs très en vogue à l’époque comme Verdi, Donizetti, Bellini ou Wagner.

Les débuts de compositeur
Toutes ces révélations l’incitent à noircir du papier à musique dans des genres très divers : une messe, un quatuor, un quintette, ses premiers ouvrages lyriques. Ces tentatives demeurent cependant infructueuses mais elles soulignent la volonté du jeune altiste de multiplier les expériences. Une œuvre aurait pu dévoiler son potentiel : sa symphonie N°1 « Les Cloches de Zlonice », écrite en 1865. Elle ne sera publiée qu’à titre posthume après avoir suivi un mystérieux trajet. Dans l’espoir d’être repéré à un concours, Dvořák avait envoyé imprudemment en Allemagne son seul manuscrit en sa possession, qui fut malheureusement égaré par le destinataire. On ne retrouvera cet exemplaire unique qu’en 1923 ! 
En 1866, Smetana prend la direction du Théâtre Provisoire, seule institution musicale d’envergure à Prague. Il modernise ses orientations esthétiques, promeut la création tchèque et donne sa très bohémienne « La Fiancée vendue », premier exemple d’un opéra glorifiant une nation soumise à la domination autrichienne.
Antonín Dvořák, de son côté, compose quelques œuvres patriotiques, fréquente les salons de la bonne société pragoise et se lie avec Smetana. Ce dernier, plus présent que Dvořák dans le combat nationaliste, manifeste malgré tout de l’attention pour ce jeune musicien du rang dont il accepte de diriger sa 3ème symphonie au Théâtre Provisoire.
Après cette présentation d’une pièce significative signée par lui, et d’autres concerts où son nom figurait à l’affiche, son avenir professionnel s’éclaircit nettement.

Le succès se concrétise enfin
Cette même année, présageant un destin de compositeur national et malgré ses faibles revenus, Il quitte le théâtre Provisoire, devient titulaire de l’orgue de l’église saint-Adalbert à Prague afin de réserver son temps à sa principale occupation : créer de la musique.
Quelques mois après, il se marie. Faute de n’avoir pu séduire son élève Josefina Čermáková, il épouse sa sœur cadette Anna qui mettra au monde 9 enfants. Cette union par défaut n’ébranlera jamais ce couple très uni. Anna s’avèrera très dévouée à son mari malgré leur situation matérielle précaire en ce début de vie commune.
Mais le quotidien de la famille finit par s’améliorer. En 1875, Dvořák obtient une bourse qui sera renouvelée les 5 années suivantes grâce à l’appui de Brahms. Le maître allemand le soutient efficacement et le conseille. Il l’aide à se débarrasser de ses influences wagnériennes et à trouver un style plus personnel et moins pompier.  Brahms le recommande à son éditeur allemand, Fritz Simrock, qui publie ses Chants Moraves, plusieurs symphonies, et surtout, ses Danses Slaves (première série, 1878), dont le succès se propagera de Paris à Londres puis à New-York (cf. extraits n° 2 et 3, chapitre 3).
Voilà que notre musicien, pourtant fidèle à sa langue maternelle et à sa patrie, gagne peu à peu une renommée internationale qui rejaillit positivement sur son activité locale. Il est enfin invité à diriger lui-même ses œuvres à Prague le 17 novembre 1878.

Les drames familiaux assombrissent sa vie; intense énergie créatrice
Si cette période est la plus féconde de son cheminement personnel, elle n’est pas la plus heureuse. Dvořák accumule en effet les créations (une centaine) entre 1870 et 1880 mais plusieurs deuils affectent sa famille. Ses 3 premiers enfants décèdent entre 1875 et 1877. Le couple meurtri surmontera ces drames et se projettera vers le futur avec 6 nouvelles naissances entre 1878 et 1888.
Le compositeur trouve aussi une thérapie dans la religion et l’écriture. Il entreprend notamment son Stabat Mater dont la première exécution publique a lieu à Prague en décembre 1880.  D’autres œuvres vont aussi compter dans sa carrière en phase ascendante : son concerto pour violon et orchestre élaboré pendant l’été 1879, mais crée tardivement en 1883 à Prague après que le soliste pressenti (le célèbre violoniste Josef Joachim) eut refusé de le jouer (cf. extrait n°4, chapitre 3).
Les année 80 coïncident avec la consécration de l’artiste qui, outre par Brahms, son protecteur attentif et admiratif, est aussi remarqué par 2 chefs d’orchestre réputés. Hans von Bülow, est dédicataire de sa 5ème symphonie ; Hans Richter introduit Dvořák en Angleterre et lui commande sa 6ème symphonie qu'il conduit à Londres en 1882.
Le temps de vaches maigres est révolu. Dvořák est convié partout en Europe, il se rend 9 fois en Angleterre qui le range dans la même catégorie qu’Händel, Haydn ou Mendelssohn. Sa musique sacrée rallie la passion des britanniques pour la musique chorale. Il est à la baguette en 1884 pour son Stabat Mater (cf. extrait n°1, chapitre 3) avec 840 chanteurs et, en 1886, pour son oratorio, Sainte Ludmila.

Consécration mondiale et locale
Ses succès internationaux, amplifiés par son séjour aux Etats-Unis entre 1892 et 1895, participent de son élévation sociale en Bohème. Malgré ses réticences, le presque autodidacte musicien est recruté en 1889, comme professeur de composition au Conservatoire de Prague, à des conditions adaptées à ses exigences. Les distinctions prolifèrent. L’année suivante, il est le premier compositeur tchèque décoré par le gouvernement autrichien ; l’empereur François-Joseph, en personne, demande à le rencontrer. En 1890, il est admis à la toute jeune Académie des Sciences et des Arts et, en 1891, nommé Docteur Honoris causa de l’Université de Prague. Quelques mois plus tard, l’Université de Cambridge lui accorde les mêmes honneurs. Mais plutôt que le discours traditionnel d’intronisation en latin, il avait préféré offrir à ses hôtes, la veille de la cérémonie, une représentation de sa toute nouvelle 8ème symphonie.(cf. extrait n° 9, chapitre 3).
Sa popularité dépasse désormais cette de Smetana qui ne conçoit à son égard aucune amertume. Dvořák le lui rend bien. Il voue à ce maître une gratitude éternelle car il n’oublie pas que ce dernier l'a soutenu alors qu’il était totalement inconnu. Il vient même à son secours en signant une lettre ouverte pour prendre sa défense contre ses opposants anti-nationalistes.
Notre compositeur, âgé de plus de 40 ans, a enfin accédé, un peu tardivement en comparaison de ses mentors, au statut d’une personnalité reconnue et adulée qui a résolu ses problèmes d’argent et réside dans un appartement cossu doté d’un piano Bösendörfer, un luxe absolu. Il ne quittera plus ce domicile pragois jusqu’à sa mort.

Une irrésistible ascension sociale dans l’humilité
Ses sympathies nationalistes ne l'empêchent pas de gravir les échelons de la société tchèque. Après une triomphale 9ème symphonie à Vienne en 1896 (cf. extrait n°10, chapitre 3), lui le bohémien, est intronisé dans la très élitiste et autrichienne société des amis de la Musique.
En 1897, il remplace Brahms, récemment disparu, à la commission des Bourses qui lui avait mis le pied à l’étrier.  François-Joseph, ne lui tenant pas rigueur de lui avoir refusé une marche pour son jubilé, lui délivre le titre de « Pro Litteris et Artibus ». Seuls Brahms et Dvořák se sont vus attribuer une telle récompense qui accroit la notoriété européenne de notre gentilhomme campagnard.
En mai 1901, il est nommé au poste prédestiné de Directeur du Conservatoire de Prague. Cette promotion symbolise l’apothéose de sa carrière pour l’étudiant pauvre et provincial qu’il était quand il y fut admis, plus de quarante ans auparavant.
Cette même année, il bénéficie, à son corps défendant, d’une preuve d’honorabilité à laquelle le fils du boucher de Nelahozeves n’avait jamais songé : il est désigné membre à vie de la chambre des pairs tchèque. Dvořák, très conscient de l'absence de pouvoir de ce parlement, n’y fera qu’une brève apparition le jour de son investiture.
Le voici au terme d'une belle trajectoire qui le gratifie d’une vraie harmonie familiale, d’une reconnaissance mondiale, d’une aisance financière couvrant largement ses besoins matériels et d'une situation sociale enviable.
Beaucoup de compositeurs d’un niveau équivalent auraient espéré une même destinée.
Son comportement vis-à-vis des autres restera constant, le héros national qu’il est devenu, ne se départira jamais de cette modestie qui le caractérise, de son inclination pour une existence paisible et campagnarde. Il conservera toujours son instinct patriotique malgré les tentatives de le circonvenir.


2. Une stature internationale malgré un attachement patriotique à la terre 
Les proches du compositeur, Brahms et Simrock, qui contribuent à doper sa carrière, lui  recommandent sans cesse de quitter Prague pour Vienne ou Berlin et de mettre en musique des textes allemands. Mais Dvořák refuse toute germanisation géographique ou linguistique et leur rétorque : « Quoique j’ai eu l’occasion de fréquenter le grand monde musical, je reste toujours ce que j’ai été : musicien tchèque tout simple ».

De Vysoka à Londres
C’est au contraire vers l’arrière-pays pragois qu’il tourne ses regards. Il adore en effet séjourner à la campagne et, en 1877, s’amourache du village de Vysoka, où il aménage une ferme que lui vend à vil prix le comte Vaclav Kaunitz, le mari de Josefina, son amour de jeunesse.
Cette villégiature située à 65 km de Prague, est désormais son deuxième domicile. Il y passe tous ses étés, menant une vie au contact de la nature, des oiseaux et des autochtones, mais toujours pieuse et studieuse. 30 opus, dont la 8ème symphonie et Sainte-Ludmila, ont vu le jour dans cet environnement fort stimulant.
C’est là, encore un paradoxe, qu’il reçoit ses premières invitations en Angleterre. Et c’est de là qu’il s’arrache à ce mode de vie simple et discipliné pour ses nombreux voyages en Europe continentale, en Angleterre et même en Russie en 1890, à l’invitation de Tchaïkovski dont il avait fait connaissance 2 ans auparavant à Prague. C’est encore là qu’il accueille ses amis ; en particulier, Janáček, un jeune débutant, avec qui il partage des valeurs nationalistes et une réelle affection, bien qu’un peu déconcerté par la modernité des compositions de son cadet.  Ce dernier apprend à son ainé l’existence de la dumka sur laquelle je reviendrai.

Le départ pour New-York
En juin 1891, Dvořák qui venait de s’installer pour ses vacances à Vysoka, est destinataire d’un télégramme signé par une certaine Jeannette Thurber. Elle lui propose de prendre la direction du National Conservatory of Music de New-York à partir du dernier trimestre de l’année 1892. La rémunération proposée est 25 fois supérieure à celle du conservatoire de Prague. Le professeur refuse car il ne tient pas à abandonner le charme de sa propriété villageoise. Brahms craignant que son condisciple perde son âme dans le nouveau monde, surenchérit pour qu’il se prononce pour Vienne.  Finalement la bienfaitrice américaine aura raison des hésitations de Dvořák qui avait préalablement soumis cette décision au vote de sa famille.  
Il faut s’interroger sur les raisons de cette sollicitation. D’autres importants compositeurs européens figuraient sur la liste des personnalités pressenties, mais le maitre pragois en plein possession de ses moyens réunissait les critères d’âge et de notoriété : il était déjà très présent dans les programmes de concerts aux Etats-Unis. Ce qui fut déterminant à son endroit, c’est son expérience dans son pays en vue de favoriser l’émergence d’une musique nationale. Sa mission consistait justement à transmettre aux américains son savoir-faire pour façonner une musique personnifiant le mieux possible leur jeune nation.
Aussitôt débarqué de son paquebot à New-York, il se plonge dans le bain culturel local en assistant à un spectacle de Buffalo Bill. Cette expérience, le persuade que les composants d’une expression musicale américaine proviennent non seulement des folklores européens, importés par les immigrants, mais aussi des modes d’expression des populations indiennes, ou encore de la mémoire africaine des esclaves noirs.
Il adore les gospels et ne voit aucun inconvénient à recevoir des noirs parmi ses élèves. On note que la voix du baryton noir Harry Burleigh l’aurait inspiré pour le largo de sa 9èmesymphonie. D’une manière générale, il prétend qu’il faut chercher de la matière chez les pauvres qui travaillent dur comme lui et que les chansons populaires, portées par ceux qui sont ancrés à leur terre, constituent l’essence d’une musique immanente à ce territoire. On trouve bien sûr les réminiscences de ces influences dans sa 9ème symphonie et son quatuor Américain (cf. extrait n° 11, chapitre 3).

Un séjour fécond à Spilville où il renoue avec la campagne
Mais la vie citadine lui pèse et son pays lui manque, même s’il fréquente beaucoup la volière de Central-Park ou observe les bateaux à vapeur du port en remplacement des trains de Zlonice, car les quais de la gare de Grand Central Depot sont interdits aux promeneurs.
En 1893, il ne retourne pas dans son pays pour les vacances d’été et repère un village de l’Iowa fondé par un compatriote où les tchèques sont majoritaires : Spilville.
Dvořák, y duplique ses réflexes de Vysoka et s’adonne à sa passion pour l’observation des oiseaux. Il écoute en particulier les pépiements d’une variété de fauvette inconnue en Europe, le tangara, qu’il transcrira dans le Scherzo du 3ème mouvement de son quatuor américain (cf. extrait n°11, chapitre 3). Revenant à ce format, dès son arrivée dans ce village, il finalise ce chef d’œuvre en 2 semaines. Le retour à ses racines rurales déclenche sans doute chez lui une verve créatrice. Peut-être a-t-il aussi imprimé dans sa mémoire les danses et les chants d’une troupe d’amérindiens et de noirs qui avait dressé son campement à Spilville ce même été ?

Les grandes œuvres américaines
C’est une fois rentré à New York qu’il met une touche finale à sa 9ème Symphonie, dite du Nouveau Monde, en vue de sa première, le 16 décembre 1893 au Carnegie Hall. Ce titre, retenu juste avant cette date, veut dire : « à partir du nouveau monde » car la symphonie a été entièrement conçue sur le sol américain.
Après quelques mois passés sur ce continent, Dvořák  transmet ce qu’il a retenu de ce pays. Son œuvre immédiatement plébiscitée par le public, obtient rapidement un triomphe planétaire et s’érige en monument intemporel du patrimoine mondial de la musique.
Dvořák semble avoir accompli la tâche qui lui avait été assignée en se révélant un extraordinaire passeur. Il a trouvé les sons, le souffle, les rythmes, les couleurs, les symboles d’une musique authentique que les américains auront tout loisir de s’approprier. Voilà ce qu’affirmait un critique après avoir entendu la symphonie à Boston : « Alors pourquoi ne pas dire qu’elle est américaine ? Ces chants quoiqu’ils contiennent des intervalles et des particularités rythmiques d’origine africaine, sont le produit d’un environnement social, politique et géographique où ont été placés les esclaves noirs, les joies et les peines qu’ils ont ressenties ». Et l’intéressé de répondre, confirmant son extraordinaire aptitude à transformer en notes et orchestrations sa maîtrise technique et son écoute des vibrations locales : « J’ai simplement écrit des thèmes à moi, leur donnant la particularité de la musique des Noirs et des Peaux-rouges » (cf. extrait n° 9, chapitre 3).
Le Quatuor américain, rapporté de son séjour dans l’Amérique profonde, remplit les salles sur place et en Europe. Il exprime aussi une identité très marquée.
Sa célébrité est à son comble mais le mal du pays l’étreint. L’été 1894, il retourne en Bohème avant une dernière saison écourtée à New-York. Il y achèvera une ultime œuvre qui ne recèle plus cependant d’empreinte locale. Il s’agit de son concerto pour violoncelle qu’il écrit l’esprit dirigé vers Prague où vient de décéder à 46 ans sa belle-sœur, Josefina. Il remanie le troisième mouvement pour insérer quelques mesures d’un chant « Lasst mich allein » qu’aimait beaucoup celle qui l’éconduisit 22 ans auparavant (cf. extrait n° 13, chapitre 3).

Derniers actes poétiques et opératiques drapés de patriotisme
Dvořák retourne définitivement chez lui en avril 1895. Il réintègre le conservatoire et invite ses meilleurs élèves à Vysoka. Ses amis, le chef Richter et Brahms l’exhortent en vain à s’exiler à Vienne. Il n’accepte que de brefs voyages pour regagner très vite son domicile pragois ou sa maison de campagne. Il se déplace beaucoup moins, excepté un dernier séjour en 1896 à Londres pour l'audition de son concerto pour violoncelle, accueilli avec beaucoup de ferveur.
En 1898, il marie sa fille Ottilie à un de ses élèves, Josef Suk, fondateur d’une brillante dynastie de musiciens, et fête en même temps ses noces d’argent.
Après la disparition de ceux parmi ses coreligionnaires qu’il admire le plus, Brahms, Bruckner, Tchaïkovski, il est saisi par un pressentiment morbide. Comme s’il fallait rattraper du temps perdu, il concentre ses efforts sur la musique à connotation tchèque en privilégiant les poèmes symphoniques (cf. extrait n° 14, chapitre 3) ou l’opéra.
Ne se satisfaisant pas du parcours fulgurant de sa 9ème symphonie, il tient à pourvoir sa postérité d’une superbe épopée lyrique patriotique. Ce n’est pourtant pas dans ce registre qu’il a laissé le plus de traces, en dépit de son opinion sur l’opéra qu’il considérait comme un genre musical souverain, alliant créativité mélodique et fresques populaires. « Je tiens l’opéra pour la création la plus appropriée au peuple » ; clame-t-il. Ses références sont Smetana et Verdi, maîtres incontestés dans le registre lyrique et patriotes militants.  

Rusalka
Dvořák termine le plus célèbre de ses opéras, Rusalka, en 1900. L’accouchement est difficile comme pour toutes ses productions lyriques mais Rusalka (cf. extrait n° 15 et 16, chapitre 3) est acclamé. Il faut dire que le thème du livret apporté par le poète tchèque Jaroslav Kvapil correspond à une esthétique dominante en ce début du 20ème siècle : le récit allégorique évoquant des femmes mystérieuses évoluant dans un décor aquatique, dont l’exemple est « la Petite Sirène » d’Andersen.  L’empereur se déplacera à Prague pour l’applaudir. Mahler le sollicite pour programmer cette œuvre à l’opéra de Vienne. Les négociations échouent pour des questions financières. Du vivant de Dvořák, cet opéra ne sera pas produit sur cette prestigieuse scène.
Après Rusalka l’activité du compositeur marque le pas, bien que la diffusion de sa musique recueille toujours autant d’enthousiasme de la part du public. Il peut compter en effet sur des appuis fidèles comme les membres du Quatuor Bohême où joue son gendre Josef Suk, et l'un de ses anciens élèves, le chef Oskar Nedbal qui organise en son honneur, en 1901 à Berlin, un concert à guichet fermé.
L’année de sa mort, il soumet aux pragois son ultime opéra, Armide, qui ne soulèvera pas le même engouement que le précédent et coïncide avec sa dernière apparition publique. Lors de la première, le 25 mars 1904 à l’Opéra national de Prague, Dvořák quitte subitement la salle, souffrant de signes avant-coureurs de l’embolie pulmonaire qui l’emportera 2 mois plus tard, le 1er mai 1904 à 64 ans.
Lui qui avait toujours vécu sans consulter de médecin, tire sa révérence, foudroyé par un syndrome inattendu. Le gentilhomme campagnard ou le petit musicien tchèque qu’il prétendait être, plutôt rétif aux éloges, est salué par une foule immense lors de ses funérailles et conduit dans une sépulture digne d’un chef d’état. Il reçoit d'innombrables hommages d’Europe et d’Amérique, dont celui Grieg en Norvège qui lui attribue un rôle musical essentiel dans son siècle. La très large émotion déclenchée par sa mort atteste que, malgré une existence arrimée à son terroir et ses sentiments patriotiques, l’homme de Vysoka avait répandu un souffle qui a circulé, au-delà de la bohème, dans tout le monde occidental. Les générations (dont je fais partie) qui se sont succédées depuis ce 1er mai fatidique ressentent toujours ses vibrations.     

3. Un compositeur slave universel, un atout coeur 
Dvořák se situe bien entendu dans la mouvance de l’éveil national tchèque et il n’a eu de cesse de se positionner comme tel.  Mais ce serait trop réduire sa contribution de la cantonner à cette seule orientation. Tout d’abord, il n’a pas été un ardent militant nationaliste à l’instar de Smetana. Sa résistance au germanisme triomphant relève plus d’une indépendance de caractère ou de l’affirmation de son hérédité culturelle et linguistique. En outre, il montre un appétit sans limite pour ingurgiter la tradition symphonique, chambriste ou lyrique européenne. Son admiration pour Brahms ou son érudition musicale le prouvent. Ses premières partitions portent l’empreinte de ce capital musicologique et de ses pairs. Mêlé à son imagination débordante, cet héritage parfaitement assumé participe du foisonnement d’une production roborative pendant les premières années de sa carrière. Cela explique ses échecs initiaux ou ses difficultés provisoires à capter un public. Il en tire leçon. Il suit donc un processus de murissement sous la férule de Brahms. Ce dernier, conscient de son potentiel, le pousse à s’émanciper pour construire avec courage, ténacité, opiniâtreté sa véritable personnalité créatrice. Et c’est quand Dvořák tangente 40 ans que ses différents interlocuteurs constatent qu’il a trouvé sa voie et atteint sa maturité.
Après des heures devant mon lecteur de CD, je me permets la même constatation et j’ai relevé dans l’œuvre de Dvořák les séquences significatives qui jalonnent son épanouissement personnel. Je souhaite partager leur écoute avec vous.
Je répète donc cette idée qui servira de fil conducteur à mon propos, illustré par les extraits musicaux sélectionnés : Dvořák, ayant épuré son discours pour toucher le cœur de l’Homme, a emprunté le chemin d’une certaine universalité et s’est singularisé dans l’histoire de la musique par la sureté de sa plume.

Le Stabat Mater (1876/1877)
Il fut le porte-drapeau de sa conquête de l’Angleterre et le hissa au même rang que Haendel, tant les britanniques appréciaient sa musique chorale ou religieuse. Dans cet oratorio qui sera applaudit partout en Europe, Dvořák, en deuil de ses enfants, trop vite enlevés à son affection, se projette dans la douleur de Marie, notamment dans le tercet 18 dont je vous soumets la lecture. Modifiant légèrement le texte initial de Jacopo Da Todi, il introduit une prière personnelle : par la voix de l'alto, il s’avoue "brûlant et dévoré de flammes" (Inflammatus et accensus) dans une déchirante et lancinante plainte qui sollicite la compassion.                
1. Dvorak Stabat Mater Mvt 9

Les Danses slaves (1878 et 1884)
Elles eurent un immense impact sur sa popularité. Il les publie en 2 séries, la première en 1878, la seconde 8 ans après. Elles constituent en quelques sorte un condensé de son savoir et une démonstration de ses incroyables capacités à reproduire à sa façon des rythmes chorégraphiques ou les gènes musicaux de son pays.  Il transforme ces matériaux en mélodies originales, pleines de richesses, de subtilités ou d’ornements, remarquablement orchestrées. Il annonce ainsi sa production symphonique future.
Ainsi, dans le 1er numéro de la première série que je vous encourage à entendre, on décèle un « Furiant ». Il s’agit d’une danse d’origine tchèque à 2 ou 3 temps qui englobe de multiples figures, sauts ou tours que Dvořák revisite avec brio (il utilise fréquemment le furiant dans musique de chambre ou symphonique).
2. Danses Slaves Op 46 n° 1 

Le numéro 2 de la série suivante, est une langoureuse mazurka qui entraine tout auditeur ou auditrice à engager quelques pas tournoyants. Impossible de résister à cette invitation à la valse.
3. Op72 n° 2 Antonin Dvorák 

Le concerto pour violon et orchestre (1880)
Il appartient à la série des pièces maîtresses que tout soliste virtuose promeut en général dans ses programmes. Le dernier mouvement de cette œuvre commence par un furiant fort délicat posant le décor. Il fournit aussi au soliste des cadences sublimant son agilité dans un style très tzigane et brillant. Puisant de nouveau dans ses souches slaves afin d’emporter l’auditeur dans son univers élégiaque, Dvořák, insère au milieu et à la fin du mouvement des ballades plutôt tristes ou méditatives. Ce sont des dumkas. Ce terme apparenté au verbe tchèque « dumita » (rêver, méditer) dénomme des chants ukrainiens dépeignant fort bien les états mélancoliques, suivis de séquences plus joyeuses. Le compositeur utilise ces dumkas dans plusieurs opus (dont le quintette N° 2 et le trio N°4 pour piano dont je vais parler) afin donner plus de relief à ses mélodies.  Mais, sur fond d’Europe centrale, c’est d’abord sur le thème de la rêverie languissante vers lequel Dvořák attire l’auditeur pour terminer ce concerto.
 
4.. Concerto pour violon et orchestre en la mineur Op 53 Finale. Allegro giocoso, ma non troppo

Le deuxième quintette pour piano et cordes (1887)
Ce quintette fait jeu égal avec ceux de Schumann ou de Brahms. Il y a quelques années, Les Musicales l’ont inscrit dans notre cycle des plus beaux quintettes pour piano et cordes avec Irina Lankova et le Quatuor Malibran.
J’ai noté dans mes suggestions son deuxième mouvement (andante con moto) qui répond trait pour trait à la particularité principale du quintette pour piano : allier économie de moyens et débauche d’émotion grâce au jeu combiné du piano et du quatuor.  De plus, dans ce passage, Dvořák nous gratifie de teintes schubertiennes qu’affichent le piano auquel répond le violoncelle, rejoint bientôt par les autres cordes dans une plainte poignante. Les instruments finissent par s’entremêler jusqu’à ce que leur dumka se transmute en rythme plus rapide pour revenir à l’atmosphère de départ. Le piano, quant à lui, appelle au dialogue initial avec le violoncelle poursuivi par l’alto. L’émoi est à son comble.
5.. Quintette en la majeur pour piano et cordes OP 81 Andante con moto

Le trio pour piano et cordes, Dumky, N°4 (1892)
Il présente des liens de parenté avec le quintette. Voici comment leur auteur en parle : « L’œuvre sera à la fois heureuse et triste ! En certains endroits comme chant méditatif, en d’autres une danse joyeuse ». Ce trio résume ce que Dvořák considère par dumka : l’alternance de tempi lents et vifs qui expriment en définitive les avatars des sentiments humains.
Nous allons entendre les deux dernières dumkas.
La 5ème, pleine de légèreté et de grâce, expose des variations s’étirant autour d’un thème hésitant. La mélodie s’impose enfin dans les dernières mesures comme si quelqu’un peinait à émettre une pensée et tergiversait avant sa déclaration finale
6. Trio  4 pour   piano, Dumky, Op 90, 1890 5ème dumka
 
L’atmosphère de la 6ème est très tendue. Le violoncelle provoque le piano à coups de vibratos gémissants, le clavier percute de tout son poids jusqu’à un tutti conclusif tourbillonnant.
7.. Trio avec piano n ° 4 en mi mineur Op.90, 'Dumky': 6ème dumka .VI Lento maestoso - Vivace 

Les symphonies
Ce sont pour ma part, les 7ème, 8ème et 9ème symphonies qui déterminent le style personnel du compositeur désormais affranchi de ses tutelles.
Dans la 7ème(1885), Il se déclare résolument romantique capable de se libérer de son addiction terrienne et pousse les instruments à entrer dans des pathos dynamiques. Son 3ème mouvement scherzo commence par une valse très mélodieuse et raffinée qui en sera le lietmotiv. Tout y est lyrisme et plein de consistance.
8. Symphonie N°7 en ré mineur Op70 3 Scherzo.Vivace-poco meno mosso
La 8ème (1889) teste d’importants changements conceptuels. Elle a été écrite à Vysoka qui éveillait les accents pastoraux et l’optimisme de son célèbre citoyen. Le 3ème mouvement, très chantant, entonne une première valse aérienne et candide qui en formera la colonne vertébrale. Il prend fin sur une polka très enlevée qui réfléchit l’image des flonflons campagnards. Que de grâce ! Dvořák distille beaucoup de légèreté dans cette musique, ce qui tranche avec à sa propension naturelle à vouloir trop en dire.  
9.. Symphonie N°8 en sol majeur Op88 3 Allegro, Grazioso molto vivace

La 9ème dite « Du Nouveau Monde » (1889) se situe au sommet de l’œuvre et forme un concentré de son génie.
Ce chef d’œuvre mériterait d’être appréhendé dans sa totalité. D’esprit Beethovenien, il relève d’une démarche prométhéenne célébrant l’extraordinaire épopée américaine. Sans oublier les peuples qui y vivaient auparavant, Dvořák magnifie en effet les pionniers qui ont arpenté ces terres inconnues et exalte les espaces grandioses de ce continent qui éblouissent le regard d’un européen habitué à des échelles plus réduites.
Si vous ne disposez que de peu de temps, je vous conseille de prêter attention au 4ème mouvement, car il rappelle les thèmes exposés dans les précédents, notamment celui supposé provenir d’un gospel. Dans cette dernière partie conclusive, Dvořák ne se prive pas de superbes passages emphatiques animés par les mugissements des cuivres, dominés par les cors qu’il sait cependant adoucir. Interviennent alors des mélodies éplorées et des évocations du thème introductif du premier mouvement ou de gazouillis d’oiseaux, clin d’œil à son instinct pastoral. L’immensité n’écrase pas l’humanité ; voici le message subliminal du compositeur qui réalise dans cette œuvre un triple exploit : celui de réincarner avec ses notes des fragments de folklores issus des populations brassées dans une même nation ; celui de musicien naturaliste capable de transformer des paysages en sons ; celui de compositeur humaniste accomplissant le miracle de créer l’identité musicale d’un peuple. L’introduction de ce dernier mouvement aurait pu devenir l’hymne des Etats-Unis, tout comme la transcription de la mélodie « Où est ma patrie » dans l’ouverture de « Mon Pays Natal », qui fut sacrée hymne national tchèque.
10. Symphonie N°9 en mi mineur Op 95 « du Nouveau Monde » 4 Allegro con fuoco

Ces miracles font de Dvořák un compositeur universel et positiviste car il détient le pouvoir de convertir en musique, et avec enthousiasme, les ressentis de l’Hommes face à l’univers. Un alchimiste musicien en quelque sorte.

Le quatuor américain (1893)
Ce que je dis précédemment vaut pour ce quatuor. Il nait dans l’Iowa. Il est le 12ème sur les 14 publiés. La structure de l’œuvre est classique, en 4 mouvements, mais dans la même veine que la 9ème symphonie. Ce quatuor recèle des emprunts aux terroirs ou aux traditions locales. L’instrument de prédilection du compositeur, l’alto, y tient une place prédominante. Cette composition nous étonne par sa sobriété car Dvořák s’était distingué par un langage musical plutôt prolixe.
Votre temps étant précieux, passons directement au 3ème mouvement (molto vivace), particulièrement court (4 minutes), qui combine le rythme assez rapide d’une danse de « saloon » avec une prière au ton nostalgique. Le premier violon s’autorise des incises régulières imitant le pépiement de la fauvette américaine. Si l’auditeur laissait divaguer son imagination, il pourrait se croire le témoin d’une fête de famille chez des pionniers dans une Amérique profonde au temps des westerns ! La joie des participants laisse cependant filtrer l’angoisse de ceux qui se sentent minuscules dans ces étendues parfois hostiles.
11 Quatuor n°12 en fa majeur » Américain » Op.96- 3 Moto Vivace

Les huit Humoresques (1894)
Dans le catalogue des œuvres de Dvořák, celles pour piano seul ont moins marqué les esprits. Son concerto pour piano, par exemple, n’affirme pas encore sa maturité observable à la fin de la décennie 1870/1880. En revanche, la dynamique innovatrice de son séjour américain est très observable dans ce cycle de 8 pièces pour piano. Les Humoresques paraissent lors de ses retrouvailles avec toute sa famille à Vysoka pendant l’été 1894. On dit que le compositeur avait rassemblé ses idées, comme à l’habitude et au grand dam de son épouse, sur les manchettes de ses chemises. Les différents numéros sont dansants et amusants, le clavier sonne comme des cloches. Leur brillante simplicité renvoie à Satie. Quand vous cliquerez sur le lien 7ème humoresque, vous la reconnaitrez immédiatement car vous l’avez surement fredonnée.  Elle fut exploitée très habilement par Simrock qui s’employa à en éditer de multiples transcriptions pour voix et plusieurs instruments. Des pianistes de jazz ont improvisé sur son thème principal, dont Art Tatum.
12. Dvořák’s Humoresque No. 7, Op. 101

Le concerto pour violoncelle n° 2 (1895/1895)
Il est échafaudé lors de sa dernière année passée à New-York et s'éloigne de toute racine terrienne pour progresser vers l’espace éthéré des sentiments face à la mort. Cette œuvre est un prototype d’équilibre entre le soliste et l’orchestre où les instruments à vents distribuent différentes couleurs qui s’estompent dans une tonalité mélancolique. Le mouvement lent (Adagio ma non troppo) dégage une force émotionnelle considérable par le jeu des timbres et les dialogues entre le soliste et l’orchestre.  Il contient un premier appel vers l’âme de Josefina par la citation très lyrique du lied « lasst mich allein » suivi de lamentations tourmentées du violoncelle. Ce dernier instille quelques notes de ce chant juste avant la conclusion.
13. Concerto pour violoncelle et orchestre, en si mineur, Op 104 - Adagio ma non troppo     

Les poèmes symphoniques
Comme s’il voulait expier son expatriation après son séjour américain, Dvořák renoue avec ses origines. Il entend aussi gagner plus de liberté d’expression de sa personnalité ; c’est pourquoi il enserre ses dernières œuvres orchestrales  dans le format du poème symphonique. Il s’agit d’un genre apparu avec le romantisme et initié par Liszt ; il ne comporte qu’un seul mouvement et se délie des règles immuables de la symphonie afin de traduire en musique un thème en général poétique ou surnaturel. Dvořák en compose 5 dont les 4 premiers se réfèrent à un recueil de contes populaires très sombres (Kytice : bouquets) versifiés par le poète tchèque, Erben : l’Ondin, La Sorcière de Midi, Le Rouet d’Or, Le Pigeon des Bois.
Je vous propose d’écouter le premier, L’Ondin (1896). Il y est question d’un génie des eaux sacrifiant un enfant pour châtier une jeune femme échappée à son emprise. Même si le sujet emprunte à la mythologie tchèque, la construction musicale revêt toujours les couleurs de son écriture américaine, mais plus sobre et ramassée. Dvořák a pris le parti de la parcimonie.
14. L’Ondin Op 17

Rusalka (1900)
Si la réussite de Dvořák en musique instrumentale est indiscutable, son apport à l’opéra ou à la musique vocale en général est plus controversé. C’est pourquoi, survolant ses mélodies, sa musique sacrée, je vous ai suggéré de n’écouter que son Stabat Mater qui m’a particulièrement touché. Cette seule œuvre suffit en elle-même à souligner la polyvalence de son auteur.
Après la même démarche concernant son répertoire lyrique, je suis également tombé sous le charme de Rusalka, en ayant résisté aux appels de la belle ondine à la suivre sous les eaux !
Dvořák, inspiré par le livret de Jaroslav Kapvil et l’environnement lacustre de sa retraite estivale à Vysoka, déploie un tapis orchestral respirant une atmosphère délicate et bucolique, presque impressionniste, dans la veine de ses poèmes symphoniques. Ce personnage tragique de l’ondine, qui se dissimule en figure humaine pour séduire un prince pusillanime, bouleverse. Elle livre ses intentions au moment où elle implore l’intercession de la lune auprès du prince afin qu’il apprenne combien elle l’aime. Cet air envoutant chanté par Anna Netrebko compte parmi les plus beaux du répertoire  lyrique : « Lune, arrête-toi un peu dis-moi où se trouve mon amour ! ».
15. Rusalka Op.114 acte 1- chant de la lune

La sorcière (Jezibaba interprétée par Jamie Barton) souscrit à cette supplique. Vous l’entendrez dans ses incantations pour changer l’ondine Rusalka en femme désirable mais muette comme l’exige le marché passé entre elles. La fin sera terrible. Rusalka n’ayant pas respecté son pacte avec la sorcière, poignardera le prince infidèle et sombrera dans les abimes du lac.
 
16. Rusalka- acte 1 10 Jezibaba
Avec cet ouvrage, Dvořák clôt une forme de testament. Il expose tout ce qui émane de sa personnalité et de ses capacités créatrices, avec le dessein implicite de léguer à sa patrie une œuvre qui enrichira le patrimoine musical national. Devoir accompli. Après Rusalka, peut-être réalise-t-il que sa mission est désormais remplie car il se réjouira moins de tout ce qu’il va publier jusqu’à sa mort ?            

Conclusion 
Paradoxalement, l’adage « nul n’est prophète en son pays » s’applique à Dvořák, car sa réussite arriva d’abord de l’étranger pour prospérer ensuite en Bohème. Installé au faîte de sa gloire dont l’origine importée l’embarrasse, il s’ingéniera, à la fin de sa vie, à « nationaliser » sa production auréolée par Rusalka.
Je m’interroge sur cette obstination à brandir le drapeau tchèque et formule l’hypothèse qu’il cherchait une rédemption auprès de ses compatriotes pour ses excès de cosmopolitisme.
Peu importe finalement la part de patriotisme que Dvořák incorpore dans sa rhétorique. A son écoute, je perçois d’abord un compositeur omniscient qui vise mes sens (et pas que les miens bien sûr), avec le supplément d’âme de ses intonations slaves. Et pour couronner le tout, l’histoire énonce que cet individu fut une belle personne conjuguant le génie avec d’admirables vertus. Un compositeur atout cœur en quelque sorte !
Je laisse à Debora Waldman le soin de conclure avec le 1er mouvement de la Symphonie du Nouveau Monde.
17. Dvorjak, 9e symphonie, Adagio Allegro Molto Op95 Dvorjak par NSOC

Patrick Canac, le 6 mars 2021




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